Par Hamidou TRAORE, tr.hamidou@gmail.com
Oxfam dénonce une “déconomie” du continent, où la croissance profite à une élite pendant que des millions d’Africains s’enfoncent dans la pauvreté.
La montée des ultra-riches
Ils sont quatre. Quatre hommes dont la fortune dépasse celle de la moitié du continent africain.
Selon un rapport d’Oxfam, les ultra-riches d’Afrique détiennent à eux seuls plus de richesses que 750 millions de personnes, soit la moitié de la population du continent.
En 2000, l’Afrique ne comptait aucun milliardaire.
Vingt-cinq ans plus tard, ils sont 23, avec une fortune cumulée de 112,6 milliards de dollars, en hausse de 56 % en cinq ans.
En tête du classement :
- Aliko Dangote (Nigeria) – 23,3 Mds $
- Johann Rupert et sa famille (Afrique du Sud) – 14,2 Mds $
- Nicky Oppenheimer (Afrique du Sud) – 10,2 Mds $
- Nassef Sawiris (Égypte) – 9,4 Mds $
Cette explosion des fortunes illustre, selon Oxfam, une économie confisquée, où la richesse collective sert une poignée de privilégiés plutôt que le bien commun.

Une pauvreté structurelle
Pendant que les plus riches prospèrent, la pauvreté s’étend.
Sept Africains sur dix vivant dans l’extrême pauvreté mondiale habitent sur le continent.
Et 850 millions de personnes souffrent aujourd’hui de la faim, soit 20 millions de plus qu’en 2022.
« Les richesses de l’Afrique ne manquent pas, elles sont captées par une petite élite grâce à un système truqué », dénonce Fati N’zi-Hassane, directrice d’Oxfam en Afrique.
« Ce n’est pas une fatalité, c’est un échec politique. »
Les 5 % les plus riches du continent détiennent près de 4 000 milliards de dollars, soit plus du double de la richesse cumulée des 95 % restants.
Une concentration qui, pour beaucoup d’économistes, s’apparente à ce que Jacques Généreux appelle une “déconomie” : un système qui détruit la société qu’il devrait servir.
Des impôts qui creusent les écarts
L’Afrique est la région du monde où les États taxent le moins les grandes fortunes : seulement 0,3 % du PIB provient de l’impôt sur le patrimoine, contre 1,8 % dans les pays de l’OCDE.
En revanche, la TVA et les impôts indirects, qui pèsent lourdement sur les plus pauvres, constituent la principale ressource budgétaire.
Résultat : dans 19 pays, les inégalités de revenus se sont aggravées ou stagné depuis dix ans.
Et 94 % des États africains bénéficiant de prêts du FMI ou de la Banque mondiale ont réduit leurs dépenses sociales pour rembourser leur dette.
Taxer les ultra-riches pour réparer la société
Oxfam avance une solution claire : faire contribuer davantage les plus riches.
Une hausse d’un point de pourcentage sur la fortune des 1 % les plus riches et de 10 points sur leurs revenus permettrait de lever 66 milliards de dollars par an, de quoi financer une éducation gratuite et universelle et connecter tout le continent à l’électricité.
« Taxer les riches et investir dans la majorité : toute autre option serait une trahison », martèle Fati N’zi-Hassane.
Des modèles d’équité possibles
Certains pays montrent qu’un autre modèle est possible.
Le Maroc et l’Afrique du Sud prélèvent plus de 1 % de leur PIB via des impôts fonciers.
Aux Seychelles, la part du revenu des 50 % les plus pauvres a augmenté de 76 % depuis 2000, tandis que celle des 1 % les plus riches a chuté des deux tiers.
Alors que les dirigeants africains s’apprêtaient à se réunir à Malabo (Guinée équatoriale), en juillet dernier, Oxfam appelait à un sursaut : « Lorsqu’une poignée de milliardaires accumule des fortunes insensées alors que des millions d’Africains ne mangent pas à leur faim, le système devient moralement indéfendable. Il est temps de bâtir des économies au service de la majorité. »
Une Afrique confisquée par ses ultra-riches n’est pas une fatalité : c’est un choix politique.
Comme le souligne Jacques Généreux, la “déconomie” n’est pas un destin, mais une dérive que les citoyens et leurs dirigeants peuvent encore inverser, à condition de replacer l’économie au service de la société, et non l’inverse.
Repère “La Déconomie”, selon Jacques Généreux
Dans La Déconomie (Seuil, 2023), l’économiste français Jacques Généreux dénonce une économie qui s’autodétruit : au lieu de servir le bien commun, elle concentre la richesse et sape la cohésion sociale.
Le rapport d’Oxfam illustre cette logique sur le continent africain, où la croissance profite à une élite tandis que la majorité reste exclue du développement.
Chiffres clés
- 4 milliardaires plus riches que 750 millions d’Africains
- 23 milliardaires africains = 112,6 Mds $, +56 % en 5 ans
- 5 % les plus riches = 4 000 Mds $
- 850 millions d’Africains souffrent de la faim
- 66 Mds $ pourraient être levés en taxant les ultra-riches
Hamidou TRAORE
#Afrique #Inégalités #RichesseExtrême #Oxfam
