Une antenne d'un wifi zone illégal vue à Ouagadougou (Zogona)
Par Hamidou TRAORE, tr.hamidou@gmail.com
Le phénomène des Wifi zones illégales livre une effroyable concurrence déloyale aux opérateurs de téléphonie légalement constitués et installés au Burkina Faso. Cette activité de revente « illégale » de forfaits internet gagne en ampleur sur toute l’étendue du territoire national, causant d’énormes pertes financières non seulement pour les compagnies légalement constituées et autorisées à le faire, mais aussi pour le budget de l’État à cause du manque à gagner que cette expansion illégale entraîne. Mais elle peut aussi constituer un creuset d’insécurité numérique avec des conséquences incalculables. Zoom sur un business illégal florissant qui gruge les opérateurs et le fisc burkinabè.
Comme un essaim de lucioles, à la tombée de la nuit, les lumières bleues des routeurs clignotent dans les cours, sur les terrasses, les boutiques, les maquis, des mini-alimentations, des débits de boisson, les restaurants, cafés, même les grains de thé, etc. De la Patte d’Oie à Karpala, en passant par les zones non loties de Rimkièta ou de Tampouy, Saaba, Zongo, Boassa, Marcoussis, ces installations illégales de wifi se multiplient.
Un samedi après-midi d’octobre 2025. Dans un maquis de Saaba, les tables en fer vibrent sous la musique d’un haut-parleur fatigué. Une cinquantaine de jeunes, les yeux collés à leurs écrans, rient, scrollent, téléchargent. Les doigts glissent à toute vitesse sur les écrans, les notifications clignotent en cascade. Patrice, 22 ans, un t-shirt rouge et un sourire désarmant, ne voit pas le problème : « Ici, on paie 100 F l’heure et on fait tout ce qu’on veut. Regarder des vidéos, télécharger des films, discuter sur WhatsApp… C’est moins cher et plus rapide que les forfaits des réseaux », dit-il, sans lever les yeux.
Sur la table, un petit papier jauni traîne entre deux verres de bière : le nom du réseau Wi-Fi et un mot de passe inscrit à la main. À côté, une affiche indique la grille tarifaire : 1 h à 50 F, 5 h à 200 F, 1 jour à 250 F, 7 jours à 700 F, 1 mois à 2 000 F. Le client choisit, paie en cash ou via Mobile Money, et se connecte. Simple, pratique, illégal.
Yvonne, 24 ans, connectée depuis un kiosque à Zogona, rit doucement : « Avec 100 F, je peux regarder tout ce que je veux. Les sociétés de téléphonie, elles, te donnent 2 gigas pour 1 000 F. Et ça ne tient même pas une heure la semaine ! » Sa voix est celle de milliers d’usagers : consommateurs d’un service rendu abordable mais illégal.

Un business illégal mais florissant
Ce scénario est largement répandu en agglomération comme dans les quartiers spontanés de Ouagadougou. Les montants varient en fonction du temps de connexion voulu. Dans ce débit de boisson, les temps de connexion évoluent entre une heure, deux heures, cinq heures, 24 heures, 72 heures et même un mois. Pour certaines wifi zones, tout se passe directement sur le téléphone : on ouvre une page spécialement conçue affichant les grilles tarifaires pour les clients, qui choisissent selon le temps de connexion souhaité et paient directement via leur compte Orange, Onatel ou Telecel.
Les acteurs et consommateurs de cette activité participent à une économie hors-la-loi qui dépouille les opérateurs et fragilise les caisses de l’État. Puisqu’ils ne paient aucun impôt, ils se livrent à une concurrence à des prix plus bas pour avoir le maximum de clientèle. Les offres sont souvent très alléchantes. Par exemple, sur une affiche d’une boutique à Ouagadougou, nous lisons cette grille tarifaire : 1 heure à 50 F, 2 heures à 100 F, 5 heures à 200 F, 1 jour à 250 F, 3 jours à 400 F, 7 jours à 700 F et 30 jours à 2 000 F.
En pleine ville, zones non loties comme en campagne, les wifi zones foisonnent comme une traînée de poudre. Dans la plupart des zones non loties où nous nous sommes rendus, nous avons maintes fois vérifié via notre téléphone que, dans un rayon de moins de 200 mètres, on peut facilement avoir au moins 10 adresses de wifi zones qui s’affichent. Et la concurrence que ces nouveaux entrepreneurs se livrent fait l’affaire des clients. En effet, pendant que l’heure est à 50 F CFA, d’autres facturent 24 h à 200 F CFA, trois jours à 500 F CFA, 10 jours à 1 000 F CFA, droit de commercer les forfaits internet.
Les zones oubliées
Les entrepreneurs de ce business profitent d’une forte demande pendant que la couverture reste insuffisante. Ils offrent ainsi un accès à Internet stable et bon marché à une couche qui en demande fortement mais qui n’a pas toujours les moyens. Dans certaines zones, les opérateurs autorisés n’ont pas pu ou pas voulu étendre leur couverture ou proposer des tarifs adaptés. Ces entrepreneurs ont donc occupé le terrain et se frottent les mains. Le débit est souvent modeste, mais suffisant pour la messagerie, les réseaux sociaux, parfois le streaming léger.
Dans le cadre de ce reportage, nous nous sommes rendus au siège d’un opérateur légal, en nous faisant passer pour un client, afin de connaître les conditions d’installation d’un wifi légal à domicile. L’agent nous a remis une fiche. Lorsque nous lui demandons les conditions pour les zones non loties, la réponse est sèche : « On ne travaille pas dans des zones où il n’y a pas la SONABEL ! ».
Antennes bricolées, clients par dizaines et un manque à gagner colossal pour les opérateurs

Le business de wifi zone repose sur un modèle simple, mais ingénieux et lucratif. Tout commence par l’achat d’une connexion Internet officielle auprès d’un opérateur légalement installé et autorisé à rendre ce service (Orange, Onatel, Telecel, Canalbox, etc.).
Soit un abonnement fibre ou ADSL (Asymmetric Digital Subscriber Line – ligne d’abonné numérique asymétrique), qui utilise le réseau téléphonique en cuivre pour le haut débit, destiné à un particulier ou à une entreprise. De façon précise, ces jeunes entrepreneurs paient par exemple 25 000 F CFA par mois pour une fibre à 50 Mbps. Cet abonnement est réservé à un usage personnel, mais ils vont mobiliser des moyens techniques pour l’étendre illégalement à d’autres utilisateurs.
Ensuite, la seconde étape consiste en l’installation du matériel de redistribution. Le « gérant » du wifi zone investit dans du matériel de base, essentiellement un routeur principal relié à la box Internet, des répéteurs wifi ou antennes pour étendre le signal dans un rayon de 100 à 300 mètres (parfois plus avec de puissants boosters), parfois un contrôleur de réseau ou une application de gestion des clients (Hotspot Manager, MikroTik, Ubiquiti, TP-Link, etc.). Le coût d’installation oscille entre 150 000 et 400 000 F CFA selon la taille du réseau.
Une fois le réseau installé, l’exploitant crée un portail captif, c’est-à-dire une page d’accès où l’utilisateur doit entrer un mot de passe ou payer avant de naviguer. Deux modèles dominent :
-le paiement à la demande : 50 à 100 F CFA par heure ou 300 à 500 F CFA par jour ;
-l’abonnement local : 2 000 à 5 000 F CFA par mois pour un accès illimité.
Les paiements se font souvent en espèces dans le quartier ou via Mobile Money avec un simple code envoyé par SMS.
Pour ce qui est des bénéfices, un petit « fournisseur local » qui peut être un gérant de maquis ou de boutique peut connecter 50 à 200 clients dans son périmètre. Petit calcul pour donner un exemple de gain : 100 abonnés à 2 000 F CFA/mois donnent 200 000 F CFA de recettes mensuelles ; moins l’abonnement légal (25 000 F) et l’électricité, le bénéfice net tourne autour de 150 000 F CFA par mois. Certains réseaux plus grands (notamment dans les zones non loties ou les marchés) atteignent 500 000 F de bénéfice mensuel. Ce calcul est inspiré des explications d’un des promoteurs de ce business avec qui nous avons longuement échangé en nous faisant passer pour un client. Le bénéfice, lui, peut grimper jusqu’à 500 000 F par mois. De quoi attirer bien des vocations.
David, 34 ans, installé à Ouaga 2000, ne s’en cache pas : « J’ai monté plus de trente wifi zones à Ouaga et dans les provinces. C’est un business comme un autre. On aide les gens à se connecter. Où est le mal ? » Il esquisse un sourire, puis ajoute : « Si c’était si grave, l’État aurait déjà arrêté tout le monde. ».
D’ailleurs, dans les zones non loties, il est fait usage de plaques solaires, ce qui les épargne du coût de l’électricité.
Quand la débrouille devient voracité !
Malheureusement, cette débrouille se transforme en voracité. Ce maquis de Saaba n’est pas une exception : on retrouve le même scénario dans plusieurs lieux publics de Saaba et dans toute la ville de Ouagadougou et l’intérieur du pays. Des jeunes techniciens installent avec peu de moyens des répéteurs et des routeurs, se branchent sur une connexion destinée à un foyer ou une entreprise et revendent l’accès au débit consommé. L’investissement initial est modeste et la marge bénéficiaire conséquente.
Cependant, la « débrouille » se mue en voracité lorsqu’elle commence à capter des marchés entiers. Les conséquences dépassent l’échelle du maquis. Elles gangrènent un secteur stratégique. Les agents des opérateurs, lors de l’atelier de Bobo, assurent que leurs entreprises ont vu le nombre de leurs clients fortement chuter, ce qui gruge leurs gains et, de facto, fait baisser les recettes de l’État.
Une activité illégale ?
Partis une fois dans les locaux d’un autre fournisseur d’Internet, nous avons demandé les conditions d’installation d’une wifi zone (en faisant référence aux installations anarchiques). Tout de suite, la mine de la jeune dame se froisse sous l’effet de la colère et elle nous prévient : « C’est une activité illégale. D’ailleurs, nous nous préparons à monter une équipe pour faire arrêter ceux qui s’adonnent à cette pratique… ».
Ensuite, au cours d’un atelier organisé les 1er et 2 août 2024 à Bobo-Dioulasso au profit des journalistes, nous avons posé la question de la légalité et de la régulation de ce business. Ce jour-là, c’est la

Mieux, des agents des opérateurs prenaient part à cet atelier. Assami Diero et Isaïe Zoma, tous deux agents de la compagnie Orange, ainsi que bien d’autres des autres opérateurs, ont formellement confirmé le caractère illégal des wifi zones sauvages. Ils soulignent que le contrat qui lie les opérateurs légaux et les clients interdit la revente. Parce que cette activité est illégale, les acteurs ne paient ni taxes ni licences exigées par l’ARCEP. En plus, ils ne garantissent aucune sécurité pour les utilisateurs (risques de piratage, vol de données). Ils livrent une féroce concurrence déloyale vis-à-vis des opérateurs officiels.
Bien illégal, nous avons vu plusieurs offres de formation pour devenir promoteur de ces wifi sauvages. Sur les réseaux sociaux, la promotion est même faite à visage découvert.
Les entrepreneurs savent-ils que ce business est totalement illégal ? Nous avons posé la question à certains que nous avons pu identifier. David, 34 ans, qui assure avoir installé à lui seul plus de 30 wifi zones à Ouagadougou et en province, pense que « c’est un business comme tout autre ». Le bénéfice, lui, peut grimper jusqu’à 500 000 F par mois. De quoi attirer bien des vocations.
David, 34 ans, installé à Tanghin, ne s’en cache pas : « On aide les gens à se connecter. Où est le mal ? ». Il rit, puis ajoute : « Si c’était si grave, l’État aurait déjà arrêté tout le monde. ». Le jeune homme ne semble pas préoccupé par cette question. Pour lui, il a trouvé un bon business qui marche. « Où est le problème ? », nous interroge-t-il. Pour Laurent, ils se « débrouillent » pour assurer leur gagne-pain et ne souhaitent pas poursuivre cette conversation. Adam assure avoir investi pour se former avant d’exercer. Pour lui donc, la question de la légalité des wifi zones est un « autre débat ». Quant aux utilisateurs, lorsque nous disons à certains que l’activité est illégale, ils feignent d’accepter mais justifient l’utilisation de ces connexions illégales par leur coût accessible et la cherté des offres des opérateurs opérant au Burkina comparées à celles d’autres pays.
Les wifi sauvages posent problème pour plusieurs raisons
Les wifi zones illégales constituent une concurrence déloyale au Burkina Faso parce qu’elles exploitent un marché sans respecter les règles, sans payer les taxes et redevances, et parce qu’elles mettent en difficulté les opérateurs qui, eux, sont obligés de se conformer à la loi.
- Absence d’autorisation légale
Les fournisseurs de services Internet (FAI) ou les opérateurs de téléphonie doivent obtenir une licence auprès de l’ARCEP (Autorité de régulation des communications électroniques et des postes). Les wifi zones illégales contournent cette obligation et opèrent en marge de la loi. - Concurrence déloyale
Les opérateurs légaux paient des redevances, taxes et frais de licence à l’État. Les wifi zones illégales, elles, ne supportent pas ces charges, ce qui fait que souvent elles proposent des tarifs plus bas. Cela crée une distorsion de concurrence : les acteurs légaux sont désavantagés alors qu’ils font de gros investissements pour l’installation de tout le dispositif à la hauteur des exigences de qualité imposées par l’ARCEP. D’ailleurs, chaque année, des opérateurs sont frappés de lourdes sanctions pécuniaires pour ne s’être pas conformés aux exigences de qualité prévues par la réglementation.
Voici quelques détails des sanctions déjà prononcées contre des opérateurs :
2012 : 3 décisions contre les 3 opérateurs (2 706 286 352 FCFA)
2014 : 3 décisions contre les 3 opérateurs (5 862 189 624 FCFA)
2016 : 1 décision contre un des opérateurs (5 000 000 000 FCFA)
2023 : 2 décisions contre 2 opérateurs (2 401 386 050 FCFA)
2024 : 2 décisions portant adoption de mesures spécifiques contre 2 opérateurs
- Risques pour la qualité et la sécurité
Ces réseaux ne garantissent pas une bonne qualité de service (débits faibles, coupures). Pire, ils peuvent représenter, selon des spécialistes, des risques de cybersécurité (piratage, absence de traçabilité des connexions), ce qui nuit à la confiance des consommateurs dans l’écosystème numérique du pays. - Pertes pour l’État
Comme ces activités échappent au contrôle, elles ne paient ni impôts ni taxes. L’État perd donc des recettes fiscales. Si un opérateur légal perd ne serait-ce qu’un seul client au profit d’un distributeur informel chaque mois, cela peut représenter des recettes substantielles cumulées sur l’ensemble du territoire. A la question de savoir à combien de franc peut-on évaluer cette perte, ils nous ont promis des documents que nous n’avons pu avoir malgré les relances.
À quelles sanctions s’exposent ces entrepreneurs des wifi zones illégales ?
Au Burkina Faso, la fourniture de services Internet et la mise en place de réseaux de communication ouverts au public sont strictement encadrées par la loi. Toute exploitation illégale d’un réseau est considérée comme une infraction grave, car elle porte atteinte à la réglementation des télécommunications et à la souveraineté de l’État sur la gestion de l’espace hertzien.
Le cadre légal principal est la loi n° 061-2008/AN du 27 novembre 2008 (modifiée par la loi n° 009-2019/AN du 23 avril 2019) portant réglementation générale des réseaux et services de communications électroniques au Burkina Faso. C’est cette loi qui définit les sanctions et leur quantum (le montant ou la durée).
En règle générale, l’exploitation d’un réseau de communications électroniques (ce qui inclut la mise à disposition de wifi payant au public) est soumise à une licence individuelle ou à une autorisation générale délivrée par l’Autorité de Régulation des Communications Électroniques et des Postes (ARCEP). L’exploitation sans cette autorisation est sanctionnée.
Selon l’article 202 de la loi n° 061-2008/AN du 27 novembre 2008, toute personne ou entreprise qui exploite une zone wifi illégale commet une infraction grave. Ainsi, en termes de sanction, cet article indique qu’« est puni d’un emprisonnement de un à cinq ans et d’une amende de dix millions (10 000 000) à cinquante millions (50 000 000) de francs CFA ou de l’une de ces deux peines seulement, quiconque :
a) établit ou fait établir un réseau ouvert au public ou un réseau indépendant, fournit ou fait fournir un service de communications électroniques en violation des dispositions des articles 12, 14 et 17 de la présente loi ou le maintient en violation d’une décision de suspension ou de retrait ;
b) accomplit ou fait accomplir une prestation soumise à licence individuelle ou autorisation générale, sans autorisation ou sans licence ou en violation d’une décision de suspension ou de retrait de la licence ou de l’autorisation prévue à cet effet par la présente loi ;
c) accomplit ou fait accomplir une prestation soumise à agrément, sans agrément ou en violation d’une décision de suspension ou de retrait de l’agrément prévu à cet effet par la présente loi ; … ».
D’après l’article 202, les auteurs de telles pratiques s’exposent à des peines lourdes : une peine d’emprisonnement de 1 à 5 ans et/ou une amende de 10 000 000 à 50 000 000 de francs CFA. Ces sanctions peuvent s’appliquer à toute personne qui, entre autres, établit ou maintient un réseau ou un service sans autorisation ou fournit un service de communication électronique sans licence ou en violation d’une décision de suspension.
Au-delà des sanctions judiciaires, les entrepreneurs qui opèrent des zones wifi illégales risquent la saisie de leur matériel (routeurs, antennes, serveurs, etc.), la fermeture immédiate de leur activité, des poursuites pénales et un casier judiciaire entaché, etc.
Hamidou TRAORÉ
