Par Hamidou TRAORE
L’Afrique connaît une explosion des inégalités sans précédent. Selon un nouveau rapport d’Oxfam publié à la veille de la réunion semestrielle de l’Union africaine à Malabo, les quatre Africains les plus riches détiennent à eux seuls plus de richesses que 750 millions de personnes, soit la moitié de la population du continent.
Le rapport, intitulé « La crise de l’inégalité en Afrique et la montée des ultra-riches », dresse un constat implacable : la richesse se concentre de plus en plus entre les mains d’une élite minuscule, tandis que les services publics s’effondrent et que la pauvreté s’étend.
Des fortunes qui explosent, une pauvreté qui s’aggrave
En 2000, l’Afrique ne comptait aucun milliardaire. Elle en dénombre aujourd’hui 23, dont la fortune cumulée a bondi de 56 % en cinq ans, pour atteindre 112,6 milliards de dollars. Les 5 % les plus riches du continent détiennent à eux seuls près de 4 000 milliards de dollars, soit plus du double de la richesse de tous les autres Africains réunis.
Pendant ce temps, la pauvreté s’enracine. Près de sept personnes sur dix vivant dans l’extrême pauvreté dans le monde habitent désormais en Afrique, contre une sur dix en 1990. La faim progresse aussi : 850 millions d’Africains souffrent aujourd’hui de malnutrition, soit 20 millions de plus qu’en 2022.
« Un échec politique, pas une fatalité »
Pour Fati N’Zi-Hassane, directrice d’Oxfam en Afrique, ces chiffres révèlent un système profondément injuste :
« Les richesses de l’Afrique ne manquent pas, elles sont dilapidées par un système truqué qui permet à une petite élite d’amasser d’immenses fortunes tout en privant des centaines de millions de personnes des services les plus élémentaires. Il ne s’agit pas d’une malchance, c’est un échec politique, et cela doit changer. »
Le rapport pointe la responsabilité directe des gouvernements africains, les moins engagés au monde dans la réduction des inégalités. Depuis 2022, leurs efforts en ce sens sont même en recul. Les budgets de l’éducation, de la santé et de la protection sociale sont compressés, tandis que les ultra-riches bénéficient d’impôts sur la fortune parmi les plus faibles du globe.
Un système fiscal qui écrase les pauvres
En moyenne, le continent ne tire que 0,3 % de son PIB de l’impôt sur le patrimoine, deux à six fois moins que les autres régions du monde. Et pour chaque dollar collecté sur les revenus ou la fortune, trois dollars proviennent d’impôts indirects comme la TVA, qui pèsent davantage sur les ménages les plus modestes.
Les conséquences sont dramatiques : dans 19 pays africains, les inégalités de revenus se sont aggravées ou stagnent depuis dix ans. Dans certains foyers, la survie tient à quelques pièces. Fatouma, mère de dix enfants et vendeuse de légumes en Somalie, témoigne :
« La viande est devenue un luxe. Je gagne deux dollars par jour, alors que le prix de la farine a triplé. »
Taxer les riches pour financer l’avenir
Oxfam propose une solution simple : taxer davantage les plus riches. Une augmentation d’un point de pourcentage de l’impôt sur la richesse des 1 % les plus aisés, et de dix points sur leurs revenus, permettrait de lever 66 milliards de dollars par an. De quoi financer une éducation gratuite et de qualité pour tous et garantir l’accès universel à l’électricité.
Certains pays montrent la voie : le Maroc et l’Afrique du Sud perçoivent plus de 1 % de leur PIB via l’impôt foncier. Aux Seychelles, la part de revenu détenue par les 50 % les plus pauvres a augmenté de 76 % depuis 2000, tandis que les 1 % les plus riches ont vu la leur chuter de deux tiers. Le pays offre aujourd’hui des soins de santé universels, une éducation gratuite et une protection sociale solide.
« Taxer les richesses extrêmes n’est pas une option, c’est une nécessité »
Malgré l’endettement croissant, la majorité des États africains continuent de réduire leurs dépenses sociales pour rembourser leurs dettes : 44 pays sur 47 ont diminué leurs budgets d’éducation, de santé et de protection sociale en 2023-2024. Une politique suicidaire, selon Oxfam, qui compromet l’objectif de l’Union africaine de réduire les inégalités de 15 % d’ici dix ans.
« La solution est claire : taxer les riches et investir dans la majorité. Toute autre option est une trahison », martèle N’Zi-Hassane.
« Lorsque quelques milliardaires accumulent des richesses insensées pendant que des millions d’Africains peinent à manger, le système est moralement indéfendable. Taxer les richesses extrêmes n’est pas seulement juste : c’est un impératif pour bâtir l’Afrique que nous voulons. »
Hamidou TRAORE
