Ces puits perdus béats sont légions dans la capitale Ouagadougou entrainant la prolifération des moustiques et du paludisme
Près d’une centaine de milliards perdu chaque année, première cause des consultations dans les formations sanitaires, cause d’abandon des études, attentat à la dignité. Ce sont entre autres, les maux dont souffre le Burkina Faso à cause du manque d’hygiène et d’assainissement. Les personnes averties de la question appellent à un renversement de la situation.
« La situation de l’assainissement est catastrophique », s’insurge Célestin Pouya, directeur du département Plaidoyer et communication de l’organisation non gouvernementale (ONG) WaterAid. Beaucoup de Burkinabè vivent encore, pour une raison ou pour une autre, dans des conditions insalubres.
Dans plusieurs rues des vieux quartier de Ouagadougou comme Zogona, Dapoya, Wemtenga, les eaux usées domestiques jonchent de nombreuses rues et l’intérieur de certaines cours d’habitation. Même Ouaga 2000, le quartier huppé où vit la classe sociale financièrement à l’aise ne fait pas exception. Cette situation prévaut en saison sèche, mais prend de l’ampleur pendant la saison pluvieuse. Plusieurs personnes profitent de la tombée de la pluie pour vider leur WC et leurs toilettes les espaces publics, notamment les routes.
Les eaux usées jetées dans la rue représentent 77 % et celles dans les cours d’habitation 13 %, rapporte une étude intitulée Inégalités de santé à Ouagadougou Résultats d’un observatoire de population urbaine au Burkina Faso, et publiée en 2019 par l’Institut de recherche pour le développement (IRD).
« Ces proportions sont légèrement moins élevées en zone lotie (respectivement, 75 % et 10 %) par rapport aux zones non loties (respectivement, 78 % et 15 %). En revanche, les fosses septiques, utilisées par 8 % des ménages dans les quartiers lotis, sont pratiquement inexistantes en zones non loties (2 %) », révèle l’étude.

Les selles dans la nature, poison tous azimuts
En matière d’assainissement, la population totale desservie en 2020 est de 5 299 287 personnes sur une population totale de 18 620 427 personnes soit un taux de 25,3%. En milieu rural, le taux d’accès à l’assainissement est passé de 0,8% à 19,9% en 2020 avec un une population desservie de 2 941 898 personnes sur de 13 494 205 personnes. En milieu urbain, ce taux est passé de 21,5% à 38,4% en 2020, selon la direction générale de l’assainissement. Elle confie également que les eaux usées et boues de vidange sont « rejetées très souvent allègrement dans la rue ou dans la nature sans une préoccupation pour leur contenu ni précaution pour leur destination ». En milieu rural, la majorité de la population utilise encore la nature pour déféquer.
Cette situation s’explique par une insuffisance des infrastructures d’assainissement, une absence d’entretien efficace des infrastructures existantes, la non intégration dans bonnes pratiques dans les habitudes des populations, la méconnaissance des risques liés au manque d’hygiène et d’assainissement, et l’incivisme des populations quant à l’adoption des bonnes pratiques d’hygiène et d’assainissement.
Déféquer dans la nature a de lourdes conséquences. Selon Célestin Pouya, dans un gramme d’excrément humain on peut trouver dix millions de virus, un million de kystes, 100 œufs de vers. « Imaginez tous ces excréments qu’on retrouve dehors. C’est tout cela qui revient dans nos assiettes, nos sauces, viandes grillées et que nous consommons et qui cause des problèmes de santé publique », souligne-t-il. Le directeur du plaidoyer et de la communication de Water Aid évoque une étude menée par l’organisation mondiale de la santé (OMS) qui révèle que 70% des lits d’hôpitaux sont occupés par des personnes qui n’ont pas un meilleur accès à l’assainissement.
Il ajoute que le problème d’assainissement se pose avec acuité dans les écoles. Et ce sont les filles qui paient le lourd tribut, car les établissements n’offrent pas de cadres assez assaini adéquats et équipés pour leur permettre de gérer leurs menstrues. 83% des écolières souffrent de cette situation. Conséquence ? Selon une étude de Water Aid et du Fonds des Nations unies pour l’enfance (UNICEF), 21% des jeunes filles s’absentent tous les mois à cause du manque d’infrastructures leur permettant de gérer leurs menstrues à l’école. Certaines finissent même par abandonner les études. Surtout que 48% des écoles du Burkina n’ont pas accès à l’eau.
Anissatou Sawadogo/Ouedraogo de la direction générale de l’assainissement souligne que les premières causes de consultation dans les formations sanitaires sont les maladies liées au manque d’hygiène et d’assainissement. Et cela se note également par une forte prévalence des maladies diarrhéiques, une aggravation de l’état de malnutrition des enfants, une augmentation de la mortalité surtout infantile. Elle précise que 700 enfants de moins de 5 ans meurent tous les jours par manque d’hygiène et d’assainissement.

« Selon un rapport de l’OMS, 23 % de la charge globale de morbidité ainsi que 26 % des décès des enfants dans le monde s’expliqueraient par l’environnement domestique et les conditions d’habitat», indiquent les chercheurs Abdramane Bassiahi Soura et Stéphanie Dos Santos, dans inégalités de santé à Ouagadougou Résultats d’un observatoire de population urbaine au Burkina Faso, cité plus haut.
Un budget insuffisant
Pourtant, le secteur nécessite un financement conséquent « qui prenne en compte les coûts d’investissement, les coûts d’exploitation et de maintenance, les coûts financiers, les taxes ainsi que les coûts d’appui ou mesures d’accompagnement », note le rapport d’évaluation du niveau de prise en compte des services sociaux (Eau et assainissement, Santé et éducation) dans la loi de finance 2021 au Burkina Faso », réalisée par le CERA-FP. Mais la réalité est tout autre. Les ressources prévisionnelles du ministère de l’Eau et de l’assainissement ont représenté, en moyenne, seulement 2,49% du budget total de l’Etat, sur la période de 2016 à 2021, confie Hermann Doanio.
Il distingue cinq sources de financement : les ressources nationales à travers le budget de l’Etat pour 15%; l’aide extérieure à travers des conventions de financement avec les partenaires au développement, notamment les ONG pour 83%; la contribution financière des usagers et le recours à des fonds privés pour 2%. En comparant ces proportions, le constat est que le financement du secteur est très fortement dépendant des donateurs extérieurs.
Cette situation ne semble pas changer dans un futur proche. Dans une analyse citoyenne sur le projet de budget de l’Etat, exercice 2022, faite par une dizaine d’organisations de la société civile, il ressort que le secteur de l’eau et de l’assainissement bénéficiera d’une dotation de 73,340 milliards F CFA en 2022 soit 2,54% du budget national. « Cette part du budget est considérablement faible par rapport aux besoins exprimés par la population », regrettent les auteurs de cette étude. Face à cette réalité, Célestin Pouya, directeur de la communication du Water Aid dit être septique quant à la possibilité du Burkina Faso d’atteindre les objectifs du développement durable à l’horizon 2030 en matière d’assainissement. Son scepticisme se renforce avec la situation de l’insécurité où vont l’essentiel des ressources depuis au moins cinq ans.
Pendant ce temps, le Burkina perd chaque année 86 milliards du fait du manque d’assainissement, révèle un documentaire du « Programme Eau et Assainissement » de la Banque mondiale. Ce montant équivaut à 2 % du produit intérieur brut (PIB) du Burkina Faso. Sur le plan social, il apparaît dans ce documentaire que le manque d’assainissement constitue « un véritable frein à l’éveil des communautés, un manque de dignité, [qu’il]fragilise la main d’œuvre locale, entraîne l’abandon de l’école par les filles ». Célestin Pouya évoque même un problème de sécurité… Au plan environnemental, Mme Sawadogo assure que la défécation à l’air libre est préjudiciable aux ressources naturelles. On estime que 200 millions de tonnes d’excréments humains se retrouvent annuellement dans les cours d’eau. Ce qui a des conséquences sur les conditions de vie des êtres vivants, des végétaux et des animaux. Dans les pays en développement, environ 90 % des eaux usées domestiques et industrielles sont rejetées sans aucun traitement, polluant ainsi les habitats, les ressources en eau et les écosystèmes, déplore le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE).

Les leviers du changement
Les spécialistes du secteur sont unanimes que la situation peut être renversée. Pour ce faire, l’ingénieur rural au Service Planification et programmation de la direction générale de l’assainissement, Bassina Ouattara, estime que des fonds conséquents doivent être investis dans le secteur. Un avis partagé par Célestin Pouya. «Donnons-nous les moyens à la hauteur de nos ambitions si on veut avoir un accès universel en matière d’assainissement», clame-t-il. Ce dernier pense également qu’il faut un renforcement du capital humain aux fins d’avoir des acteurs compétents du secteur. Il propose en plus l’amélioration de la gouvernance du secteur. A ce titre, pour lui, les autorités nationales et communales doivent être à mesure d’élaborer des programmes qui correspondent aux besoins des populations.
Pour les acteurs du secteur, les journalistes ont grand rôle à jouer en matière de sensibilisation en vue d’induire un changement de comportement.
Hamidou TRAORE (tr.hamidou@gmail.com)
