Par Hamidou TRAORE, tr.hamidou@gmail.com
Derrière les exploits de l’intelligence artificielle se cache une pratique qui inquiète le monde de l’édition et de la création. En effet, pour entraîner leurs modèles, plusieurs entreprises technologiques achètent massivement des ouvrages imprimés, les découpent pour les numériser à grande vitesse, puis les envoient au recyclage. Une stratégie qui alimente à la fois les performances des IA et une bataille mondiale sur les droits d’auteur, la préservation du patrimoine écrit et les limites éthiques de cette nouvelle course aux données.
La ruée vers les bibliothèques du monde
Pour produire des intelligences artificielles toujours plus performantes, les géants de la technologie ont besoin d’une matière première devenue plus précieuse que jamais : des textes de grande qualité. Or, les livres publiés restent l’une des sources les plus fiables. Relus, corrigés et édités, ils offrent une richesse linguistique et une rigueur documentaire que les contenus disponibles librement sur Internet ne garantissent pas toujours. Résultat : les entreprises spécialisées dans l’IA se tournent désormais vers les bibliothèques, les librairies et le marché de l’occasion pour constituer d’immenses collections destinées à alimenter leurs algorithmes.
Selon le Washington Post, cette stratégie s’apparente à « un effort visant à numériser de manière destructive tous les livres du monde ». Le quotidien américain révèle qu’Anthropic aurait consacré plusieurs dizaines de millions de dollars à l’achat de centaines de milliers d’ouvrages, en sachant qu’ils seraient irrémédiablement détruits au cours du processus.
Quand les livres deviennent de simples données
Cette nouvelle demande bouleverse déjà le marché du livre d’occasion. Depuis 2024, plusieurs libraires spécialisés constatent une explosion inhabituelle des commandes. Interrogé par 404 Media en juillet 2026, un libraire resté anonyme raconte être passé « d’une vingtaine de livres vendus par semaine à plusieurs centaines », persuadé que ses principaux acheteurs travaillent pour des laboratoires d’intelligence artificielle.
Les ouvrages recherchés couvrent tous les domaines et toutes les langues. Romans, essais, ouvrages scientifiques ou techniques deviennent autant de matières premières destinées à être transformées en données exploitables par les modèles d’IA.
Une numérisation aussi rapide que destructrice
Le procédé utilisé porte un nom : la numérisation destructive. Chaque livre voit sa reliure découpée afin de séparer les pages. Les feuilles sont ensuite introduites dans des scanners industriels capables de traiter des milliers de pages en quelques minutes. Une fois numérisés, les ouvrages ne peuvent plus être reconstitués. Ils sont envoyés directement au recyclage. En seulement un an, plusieurs millions d’exemplaires auraient ainsi disparu pour être convertis en fichiers destinés à l’entraînement des intelligences artificielles.
Un patrimoine sacrifié au nom de la performance ?
Cette pratique dépasse la simple question technique. Pour de nombreux observateurs, elle illustre une transformation profonde du livre. D’objet culturel et patrimonial, il devient une ressource consommable au service des modèles d’IA.
Les systèmes d’intelligence artificielle peuvent ensuite reproduire des styles, résumer des œuvres ou générer de nouveaux contenus inspirés de ces textes. Mais cette transformation numérique ne garantit ni une restitution parfaite des œuvres originales ni une compréhension fidèle de toutes leurs subtilités. Les erreurs de transcription, les pertes de contexte ou les interprétations approximatives demeurent possibles.
Au-delà des performances technologiques, le débat porte donc aussi sur la valeur culturelle des livres et sur la manière dont les connaissances humaines sont réutilisées par les machines.
La riposte judiciaire s’intensifie
Face à ces pratiques, auteurs et éditeurs multiplient les recours devant les tribunaux. Aux États-Unis, l’Authors Guild et plusieurs écrivains ont engagé une action collective contre Anthropic dans l’affaire Bartz contre Anthropic, estimant que leurs œuvres protégées avaient été utilisées sans autorisation pour entraîner des modèles d’intelligence artificielle.
Cette procédure est devenue l’un des symboles du bras de fer opposant les créateurs aux entreprises de l’IA. D’autres actions judiciaires visent également plusieurs acteurs majeurs du secteur, dont OpenAI et Meta, sur la question de l’utilisation d’œuvres protégées pour entraîner leurs modèles.
Une bataille loin d’être terminée
Même si certaines procédures judiciaires pourraient redessiner les règles du jeu, la question centrale demeure entière : comment développer des intelligences artificielles toujours plus puissantes sans porter atteinte aux droits des auteurs ni transformer les bibliothèques en simples réservoirs de données ?
À mesure que les modèles d’IA gagnent en sophistication, la demande en contenus de qualité ne cesse d’augmenter. Désormais, le véritable enjeu dépasse la technologie : il s’agit de trouver un équilibre entre innovation, respect de la propriété intellectuelle et préservation d’un patrimoine écrit qui constitue l’une des principales mémoires de l’humanité.
Hamidou TRAORE
