UN Photo/Elma Okic L'intelligence artificielle promeut des stéréotypes dépassés concernant le rôle des femmes dans la société.
Par Hamidou TRAORE, tr.hamidou@gmail.com
Promesse de progrès et d’innovation, l’intelligence artificielle s’impose chaque jour davantage dans les entreprises, les administrations et la vie quotidienne. Mais derrière cette révolution technologique se cache une réalité plus sombre : les systèmes d’IA reproduisent et amplifient souvent les préjugés de genre déjà présents dans nos sociétés. À l’approche d’un sommet mondial sur la gouvernance de l’IA, ONU Femmes monte au créneau pour appeler à bâtir un avenir numérique plus inclusif.
Quand les préjugés du passé nourrissent les technologies du futur
Rédiger un texte, créer une image, préparer une présentation ou concevoir une campagne de communication : l’intelligence artificielle générative est désormais omniprésente. Son adoption est fulgurante. Au Royaume-Uni, par exemple, près de neuf agences de publicité et de médias sur dix utilisent déjà cette technologie. Pourtant, derrière cette avancée spectaculaire, ONU Femmes met en garde contre un danger souvent invisible. Les systèmes d’IA sont alimentés par des milliards de données issues de contenus produits par des humains au fil des décennies. Or, ces données reflètent aussi les inégalités et les stéréotypes qui ont marqué les sociétés. Résultat : les machines apprennent parfois à reproduire les mêmes schémas discriminatoires que ceux qu’elles étaient censées dépasser.
Des femmes encore cantonnées aux rôles traditionnels
Les chiffres sont préoccupants. Une étude menée sur 133 systèmes d’intelligence artificielle a révélé que 44 % d’entre eux présentaient des biais sexistes. Plus d’un quart associaient même les discriminations liées au genre à celles liées à la race. Dans de nombreux cas, les modèles de langage continuent d’associer spontanément les femmes à la famille, aux tâches domestiques ou aux métiers du soin, tandis que les hommes sont davantage reliés au pouvoir, au leadership ou à la réussite professionnelle. Certaines réponses générées par ces systèmes vont encore plus loin, présentant les femmes comme des objets sexuels ou dans une position de subordination vis-à-vis des hommes.
Pour ONU Femmes, il ne s’agit pas de simples dysfonctionnements techniques. Ces biais sont le reflet d’inégalités profondément ancrées dans les données qui servent à entraîner les algorithmes.
« Le problème est politique, pas seulement technique »
Selon Jayathma Wickramanayake, responsable des technologies numériques chez ONU Femmes, les modèles d’IA héritent des représentations véhiculées pendant des décennies dans les livres, les médias et les contenus en ligne.
Autrement dit, les algorithmes reproduisent un monde où les femmes étaient principalement associées au foyer et les hommes aux sphères économiques et décisionnelles. Pour l’experte, une simple mise à jour informatique ne suffira pas à corriger ces dérives. La solution passe avant tout par des choix politiques, une gouvernance plus rigoureuse et une meilleure prise en compte de l’égalité dès la conception des systèmes.
Or, les progrès restent limités. Sur 138 pays analysés, seuls 24 ont intégré la question du genre dans leur stratégie nationale sur l’intelligence artificielle. Plus inquiétant encore, seulement 18 prévoient des mesures concrètes en faveur de l’égalité femmes-hommes.
La violence numérique prend une nouvelle dimension
Au-delà des stéréotypes, l’IA ouvre aussi la voie à de nouvelles formes de violences en ligne. Parmi les défenseures des droits humains, militantes et journalistes interrogées par ONU Femmes, près d’une sur quatre affirme avoir subi des violences numériques facilitées par l’intelligence artificielle.
Certaines ont vu leurs images personnelles diffusées sans autorisation. D’autres ont été victimes de « deepfakes », ces contenus truqués qui permettent de manipuler des photos, des vidéos ou des enregistrements audio avec un réalisme parfois troublant. Avec la multiplication des contenus générés artificiellement, identifier les auteurs de ces abus et protéger les victimes devient de plus en plus complexe.

Un secteur encore largement dominé par les hommes
ONU Femmes pointe également un autre déséquilibre majeur : celui de la représentation. Selon l’Organisation internationale du Travail, les femmes ne représentent que 30 % de la main-d’œuvre mondiale dans le secteur de l’intelligence artificielle.
Cette sous-représentation pose un problème fondamental. Lorsque les équipes qui conçoivent les technologies manquent de diversité, les besoins, les expériences et les réalités vécues par une partie de la population risquent d’être ignorés. Pour l’agence onusienne, l’absence des femmes dans les espaces où se construit l’avenir numérique pourrait contribuer à renforcer durablement les biais existants.
Les femmes plus exposées aux bouleversements du marché du travail
Les inquiétudes ne concernent pas uniquement le secteur technologique. Dans de nombreux domaines d’activité, les femmes occupent davantage de postes susceptibles d’être transformés ou remplacés par l’automatisation. Elles sont presque deux fois plus exposées que les hommes à ce risque. Sans politiques adaptées pour accompagner cette transition, l’intelligence artificielle pourrait ainsi creuser davantage les écarts économiques et sociaux déjà existants.
L’inclusion, un enjeu de justice mais aussi de performance
Pour ONU Femmes, promouvoir l’égalité dans l’intelligence artificielle n’est pas seulement une question de droits humains. C’est également un levier de performance économique. Des études montrent que les campagnes publicitaires exemptes de stéréotypes sexistes génèrent davantage d’engagement et renforcent la fidélité des consommateurs.
Consciente de cet enjeu, l’agence a lancé en juin 2026 un guide destiné aux professionnels du marketing afin de les aider à repérer et corriger les biais dans les contenus créés avec l’IA générative.
Construire une IA qui n’oublie personne
Malgré les alertes, ONU Femmes refuse toute vision fataliste. L’intelligence artificielle n’est pas condamnée à reproduire les discriminations. Utilisée de manière responsable, elle peut au contraire contribuer à identifier les préjugés, améliorer la représentation de groupes marginalisés et élargir l’accès aux services essentiels. Mais pour y parvenir, les décisions prises aujourd’hui seront déterminantes.
À quelques jours du Dialogue mondial des Nations Unies sur la gouvernance de l’IA et du sommet « AI for Good » à Genève, le message est sans équivoque : si les femmes et les filles restent à l’écart de la révolution numérique en cours, les inégalités du passé risquent de devenir le code source du monde de demain.
Hamidou TRAORE
