Par Hamidou TRAORE, tr.hamidou@gmail.com
Figure mondiale de la lutte contre les inégalités, intellectuel engagé et critique infatigable du capitalisme financier, Jean Ziegler est décédé ce mercredi 10 juin à l’âge de 92 ans. Sociologue, écrivain, professeur et ancien expert des Nations unies, il laisse derrière lui l’héritage d’un combattant des causes perdues devenu l’une des consciences morales les plus écoutées du monde contemporain.
Un insurgé de la pensée
Avec la disparition de Jean Ziegler, le monde perd bien plus qu’un universitaire ou un homme politique. Il perd un insurgé de la pensée, un intellectuel qui a consacré sa vie à dénoncer les mécanismes de domination qui condamnent des millions d’êtres humains à la misère, à la faim et à l’exclusion.
Durant plus d’un demi-siècle, le Suisse aura porté un regard implacable sur les rapports de force internationaux, s’attaquant sans relâche à ce qu’il appelait le « capitalisme prédateur ». À travers ses livres, ses conférences et ses prises de position, il a dénoncé l’emprise des marchés financiers, la spéculation sur les denrées alimentaires et l’indifférence des puissants face aux souffrances des peuples du Sud.
Le défenseur infatigable des oublies
Jean Ziegler n’a jamais choisi le confort de la neutralité. Des favelas du Brésil aux villages frappés par la famine en Afrique, des couloirs des Nations unies aux tribunes universitaires, il s’est fait le porte-voix des sans-voix.
Rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation, il a marqué son époque par des déclarations qui ont souvent dérangé les gouvernements et les grandes multinationales. Pour lui, la faim n’était ni une fatalité ni une catastrophe naturelle : elle était le résultat direct de choix politiques et économiques.
Sa formule est devenue célèbre : un enfant qui meurt de faim est victime d’un assassinat. Une conviction qui résumait à elle seule son combat contre l’injustice mondiale.
De Che Guevara à Thomas Sankara, des rencontres qui ont forge un engagement
Au cours de son existence, Jean Ziegler a croisé plusieurs figures majeures de l’histoire contemporaine. Il a côtoyé Che Guevara, rencontré Thomas Sankara, dialogué avec Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, et observé de près les grandes secousses politiques du XXe siècle.
Ces rencontres ont nourri sa réflexion et renforcé sa conviction que les peuples pouvaient résister aux logiques de domination. Il restera l’un des rares intellectuels européens à avoir assumé, sans ambiguïté, sa solidarité avec les luttes d’émancipation des pays du Sud.
À une époque où l’on parlait encore du « tiers-monde », il s’est employé à faire entendre les revendications des nations marginalisées dans les grands débats internationaux.
Le guérilléro de la sociologie
Professeur, essayiste prolifique et tribun redouté, Jean Ziegler a fait de la sociologie une arme de combat. Son œuvre, traduite dans de nombreuses langues, a profondément influencé plusieurs générations de militants, d’universitaires et d’acteurs de la société civile.
Loin des analyses académiques désincarnées, il revendiquait une sociologie engagée, tournée vers l’action et la transformation sociale. Cette posture lui a valu autant d’admirateurs que de détracteurs, mais elle a surtout contribué à faire de lui une référence incontournable pour tous ceux qui contestent l’ordre économique mondial.
L’heritage d’une conscience rebelle
Jean Ziegler s’en va à 92 ans, mais son message demeure d’une brûlante actualité. Dans un monde où les écarts de richesse continuent de se creuser, où des millions de personnes souffrent encore de la faim malgré l’abondance des ressources, ses alertes résonnent avec une force intacte.
Pour beaucoup, il restera le pourfendeur des injustices sociales, le procureur infatigable de la faim dans le monde et l’un des plus grands critiques du capitalisme contemporain.
Sa disparition marque la fin d’une époque. Son héritage, lui, continuera d’inspirer toutes celles et ceux qui refusent de considérer l’injustice comme une fatalité.
