Par Hamidou TRAORE (tr.hamidou@gmail.com)
Un siècle après sa naissance, Fidel Castro demeure une figure majeure de l’histoire contemporaine. De la révolution cubaine à la solidarité internationale, son parcours est celui d’un dirigeant qui a transformé une petite île des Caraïbes en symbole de souveraineté, de résistance et d’internationalisme.
De la guérilla à la victoire révolutionnaire
Il y a 100 ans jour pour jour naissait Fidel Castro. Un siècle plus tard, son nom reste indissociable à la révolution cubaine et d’un combat politique qui a profondément marqué le XXe siècle. Avec une poignée de guérilleros, Fidel Castro parvient à transformer la lutte armée contre le régime de Fulgencio Batista en un mouvement populaire de grande ampleur. Le 1er janvier 1959, la révolution triomphe. Batista fuit Cuba. Une nouvelle page de l’histoire de l’île s’ouvre.
Cette victoire constitue la première grande prouesse de Fidel Castro. C’est-à-dire avoir réussi, dans des conditions militaires et politiques extrêmement difficiles, à renverser un régime soutenu par les États-Unis et à engager Cuba sur la voie de son indépendance. A cette époque, Cuba est fortement dépendante des intérêts économiques américains. Le sucre, principale richesse nationale, est largement contrôlé par des capitaux étrangers, tandis que Cuba est devenue un haut lieu des casinos, de la prostitution et des réseaux mafieux. La révolution entend rompre avec cet ordre.
Redistribuer les richesses et transformer la société
Sous l’impulsion de Fidel Castro, Cuba entreprend une profonde transformation économique et sociale. Les grandes propriétés foncières sont démantelées et des terres sont redistribuées aux paysans. Les secteurs stratégiques de l’économie (énergie, télécommunications, ressources naturelles et industries clés) passent un à un sous le contrôle de l’État. Mais c’est surtout sur le terrain social que l’expérience cubaine revendique ses résultats les plus spectaculaires. En quelques années, le pays lance une vaste campagne d’alphabétisation et généralise l’accès gratuit à l’éducation. Le système de santé devient également gratuit et accessible à l’ensemble de la population. L’analphabétisme est pratiquement éradiqué. La mortalité infantile recule fortement et l’espérance de vie progresse. Pour un pays pauvre soumis à de fortes contraintes économiques, ces transformations constituent l’une des réalisations les plus marquantes de la révolution cubaine.
Une petite île devenue puissance médicale
L’une des signatures les plus fortes du modèle cubain est peut-être ailleurs : dans sa capacité à transformer la médecine en instrument de solidarité internationale. Depuis 1963, Cuba a envoyé des centaines de milliers de professionnels de santé dans des dizaines de pays. Des médecins cubains sont intervenus en Afrique, en Amérique latine et dans d’autres régions confrontées à des crises sanitaires majeures. Lors de l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest, Cuba a notamment dépêché des équipes médicales sur le terrain. Pendant la pandémie de Covid-19, des brigades cubaines ont également été envoyées à l’étranger, notamment en Italie. L’île accueille par ailleurs des étudiants étrangers, notamment issus de pays du Sud, qu’elle forme dans ses universités et ses écoles médicales. Pour ses défenseurs, cette diplomatie médicale constitue l’une des expressions les plus concrètes de l’internationalisme porté par Fidel Castro : partager des compétences plutôt que rechercher des intérêts commerciaux.
Fidel Castro et les luttes de libération
Fidel Castro ne limite pas son action aux frontières cubaines. Il devient l’une des figures du Mouvement des non-alignés et défend avec constance le droit des peuples du Sud à disposer d’eux-mêmes. Cuba apporte son soutien à plusieurs mouvements de libération nationale en Afrique, notamment en Algérie, au Congo et en Angola. L’épisode angolais reste particulièrement emblématique. Des dizaines de milliers de Cubains participent à la lutte aux côtés des forces angolaises contre les troupes sud-africaines de l’apartheid. La bataille de Cuito Cuanavale, en 1988, devient un moment majeur de cette confrontation. Des années plus tard, Nelson Mandela reconnaîtra l’importance de cette bataille dans la dynamique ayant contribué à la fin du régime d’apartheid en Afrique du Sud. Pour Fidel Castro, l’internationalisme ne devait donc pas rester un discours. Il devait se traduire par des actes.
Une révolution sous pression permanente
Mais l’histoire cubaine ne peut être racontée sans évoquer ses contradictions et ses difficultés. Depuis 1961, Cuba est soumise à un embargo américain qui a profondément pesé sur son économie. La disparition de l’Union soviétique, partenaire économique essentiel de l’île, plonge également Cuba dans une crise économique majeure au début des années 1990. Le gouvernement cubain est régulièrement critiqué pour ses restrictions des libertés politiques, la concentration du pouvoir et les atteintes aux droits civils et politiques. À l’inverse, les autorités cubaines et leurs soutiens dénoncent une politique américaine visant à asphyxier économiquement l’île et à provoquer l’effondrement de son système politique.
L’embargo, condamné à de nombreuses reprises par l’Assemblée générale des Nations unies, reste ainsi l’un des éléments centraux du face-à-face entre Washington et La Havane.
Un héritage qui dépasse Fidel Castro
Fidel Castro est mort en 2016, mais son héritage continue de diviser autant qu’il continue de fasciner. Pour ses admirateurs, il restera celui qui a défié une superpuissance, défendu la souveraineté de son pays et démontré qu’un petit État pouvait développer des politiques sociales ambitieuses malgré son isolement. Pour ses détracteurs, il demeure l’un des dirigeants autoritaires les plus controversés de la seconde moitié du XXe siècle. Entre ces deux lectures, une réalité historique demeure : Fidel Castro a profondément changé Cuba et exercé une influence considérable sur les mouvements politiques et les luttes anticoloniales du Sud global.
Cent ans après sa naissance, la question n’est donc peut-être plus seulement de savoir si Fidel Castro appartient au passé. Elle est de savoir ce que son expérience dit encore au monde d’aujourd’hui : qu’un peuple peut chercher à reprendre le contrôle de ses ressources, construire ses propres institutions et défendre, parfois au prix de lourds sacrifices, une conception de la souveraineté fondée sur l’indépendance. C’est cette idée (celle de peuples capables d’écrire leur propre histoire) qui explique pourquoi, un siècle après sa naissance, le nom de Fidel Castro continue de résonner bien au-delà des frontières de Cuba.
