Par Hamidou TRAORE
Le rapport de l’Organisation météorologique mondiale (OMM) sur « l’état des ressources mondiales en eau », publié le 18 septembre 2025, met en évidence une instabilité croissante du cycle de l’eau sous l’effet du dérèglement climatique. Ce qui entraine une crise mondiale de l’eau se traduisant par l’alternance entre des inondations monstres (le trop d’eau) et des vagues de sécheresses aggravées (manque cruel d’eau). Ces deux phénomènes météorologiques extrêmes ont des répercussions catastrophiques sur les économies et la vie de plusieurs milliards de personnes dans le monde. Malheureusement, des régions africaines font partir des plus grandes victimes.
Le monde est de plus en plus confronté à une crise de l’eau aux manifestations et répercussions multiples. Cette conclusion reste une constate depuis environ une décennie d’observation. D’un côté, le monde vit au rythme des inondations et submersions qui sont de plus en plus fréquentes provoquant d’énormes dégâts. À l’autre extrême, de graves pénuries d’eau (sécheresses) plongeant des milliards de personnes dans des conditions de vie infernale. A titre illustratif, entre 2002 et 2021, les sécheresses ont touché plus de 1,4 milliard de personnes, entraînant la mort de près de 21 000 femmes et hommes. On estime que 3,6 milliards de personnes sont privées d’une eau salubre et suffisante. Le manque d’assainissement est encore plus préoccupant : plus de 4 milliards de personnes vivent sans services d’assainissement gérés de manière sûre, et environ 1,4 million de personnes meurent chaque année à cause du manque d’eau potable et d’assainissement insuffisant, principalement dans les pays à faible ou moyen revenu. Ce déficit contribue fortement aux maladies diarrhéiques et à d’autres maladies tropicales négligées. Il a aussi un impact sur la malnutrition, notamment chez les enfants de moins de 5 ans. La situation est particulièrement critique en Afrique subsaharienne, où 35% de la population n’a pas accès à l’eau potable.
Un désastre social qui risque d’aller crescendo car, selon ONU-Eau, le nombre de personnes en situation pénurie d’eau devrait dépasser les 5 milliards d’ici à 2050. Ce qui annihile davantage tout espoir d’atteindre l’objectif de développement durable n° 6, relatif à l’eau et à l’assainissement.
Chaleur extrême entraine un manque d’eau
Analysant les conditions climatiques, il ressort du rapport que l’année 2024 a été la plus chaude jamais enregistrée et a débuté par un épisode El Niño (phénomène climatique caractérisé par un réchauffement des eaux de surface) qui a eu des répercussions sur les principaux bassins fluviaux. Cela a contribué à des sécheresses dans le nord de l’Amérique du Sud, le bassin amazonien et l’Afrique australe.
Les précipitations enregistrées ont été supérieures à la moyenne en Afrique centrale et occidentale, dans le bassin du lac Victoria en Afrique, au Kazakhstan et dans le sud de la Russie, en Europe centrale, au Pakistan et dans le nord de l’Inde, dans le sud de l’Iran et dans le nord-est de la Chine.
Quant au rivières et lacs, le rapport note qu’au cours des six dernières années, seul un tiers environ du bassin versant mondial a connu des conditions de débit normales par rapport à la moyenne de 1991-2020. Ce qui signifie que les deux tiers ont trop ou trop peu d’eau, ce qui reflète le cycle hydrologique de plus en plus irrégulier.
Le débit a été bien inférieur à la normale dans les principaux bassins fluviaux, notamment ceux de l’Amazone, du São Francisco, du Paraná et de l’Orénoque en Amérique du Sud, ainsi que ceux du Zambèze, du Limpopo, de l’Okavango et de l’Orange en Afrique australe.
Des inondations importantes se sont produites dans les bassins d’Afrique de l’Ouest au Sénégal, au Niger, au lac Tchad et au Volta. Le débit des fleuves a été supérieur à la normale en Europe centrale et dans certaines régions d’Asie, provoquant la crue des principaux bassins, notamment ceux du Danube, du Gange, du Godavari et de l’Indus.
Presque tous les 75 principaux lacs sélectionnés à travers le monde ont enregistré des températures supérieures ou très supérieures à la normale en juillet, ce qui a affecté la qualité de l’eau.
Les tendances observées en matière d’apports dans les réservoirs, d’eaux souterraines, d’humidité des sols et d’évapotranspiration ont mis en évidence des contrastes régionaux, avec une recharge dans les zones plus humides telles que certaines parties de l’Europe et de l’Inde, mais des déficits persistants dans certaines parties de l’Afrique, des Amériques et de l’Australie.
La surexploitation des eaux souterraines a continué de poser problème dans certaines régions, réduisant la disponibilité future de l’eau pour les communautés et les écosystèmes et accentuant encore la pression sur les ressources mondiales en eau. Seuls 38 % des puits (sur 37 406 dans 47 pays ayant fourni des données sur les eaux souterraines) présentaient des niveaux normaux, les autres étant trop remplis ou trop vides.
Des événements extrêmes
La zone tropicale de l’Afrique a connu des précipitations inhabituellement abondantes en 2024 par rapport à ses normes historiques, entraînant environ 2 500 décès et 4 millions de personnes déplacées. L’Europe a connu ses inondations les plus importantes depuis 2013, un tiers des réseaux fluviaux dépassant les seuils d’inondation élevés. L’Asie et le Pacifique ont été frappés par des précipitations et des cyclones tropicaux records, qui ont fait plus de 1 000 morts. Le Brésil a connu des phénomènes extrêmes simultanés, avec des inondations catastrophiques dans le sud du pays qui ont fait 183 morts et la poursuite de la sécheresse de 2023 dans le bassin amazonien, touchant 59 % du territoire national.
2024 a été la troisième année consécutive marquée par une fonte généralisée des glaciers dans toutes les régions. De nombreuses régions abritant de petits glaciers ont déjà atteint ou sont sur le point de dépasser le point dit « pic hydrologique », moment où la fonte d’un glacier atteint son débit annuel maximal, après quoi celui-ci diminue en raison du rétrécissement du glacier.
Le bassin amazonien et d’autres parties de l’Amérique du Sud, ainsi que l’Afrique australe, ont été frappés par une grave sécheresse en 2024, tandis que l’Afrique centrale, occidentale et orientale, certaines parties de l’Asie et l’Europe centrale ont connu des conditions plus humides que la normale, selon le rapport.
L’accès à l’eau et à l’assainissement : Un droit fondamental en souffrance
L’accès à une eau salubre suffisante et un système d’assainissement adéquat est un droit humain fondamental. Sans accès à ces services, nul ne peut mener une vie digne, stable et en bonne santé. Malheureusement ce droit fondamental luit en ineffectivité à travers le monde. En effet, des milliards de personnes sont privées du privilège insoupçonné de bénéficier d’eau tant en quantité qu’en qualité à travers le monde entier. Il faut le dire clairement : la crise de l’eau pourrait provoquer une crise systémique de nos sociétés, car si l’humanité a soif, les questions fondamentales portant sur l’éducation, la santé, le développement durable, seront reléguées au second plan, éclipsées par la lutte quotidienne pour l’eau.
L’accès universel à l’eau potable, à l’assainissement et à l’hygiène dans 140 pays à revenu faible ou intermédiaire nécessiterait un investissement d’environ 114 milliards de dollars par an jusqu’en 2030. Si ce montant semble certes considérable pour certains, d’autres estiment que le coût de l’inaction serait largement plus élevé.
« L’eau soutient nos sociétés, alimente nos économies et ancrage nos écosystèmes. Et pourtant, les ressources en eau de la planète sont soumises à une pression croissante et, dans le même temps, des risques liés à l’eau de plus en plus extrêmes ont un impact croissant sur les vies et les moyens de subsistance », a déclaré la secrétaire générale de l’OMM, Celeste Saulo.
Le rapport annuel sur l’état des ressources en eau dans le monde fait partie d’une série de rapports de l’OMM qui fournissent des informations et des analyses aux décideurs. Il s’agit d’une évaluation faisant autorité de la disponibilité mondiale en eau douce, y compris les cours d’eau, les réservoirs, les lacs, les eaux souterraines, l’humidité des sols, la neige et la glace. Il s’appuie sur les données fournies par les membres de l’OMM, ainsi que sur les informations provenant des systèmes de modélisation hydrologique mondiaux et des observations satellitaires d’un large éventail de partenaires.
Hamidou TRAORE


