Par Hamidou TRAORE, tr.hamidou@gmail.com
Des experts internationaux dénoncent des consignes « impossibles à justifier » et pointent un conflit d’intérêts entre la protection des joueurs et les partenariats pétroliers de la FIFA.
A un an de la Coupe du Monde 2026, la pression monte sur la FIFA. Dans une lettre ouverte adressée à l’instance dirigeante du football mondial, des experts de renom en santé, climat et performance sportive alertent sur les risques majeurs liés aux températures extrêmes attendues lors du tournoi organisé aux États-Unis, au Canada et au Mexique. Selon eux, les protocoles actuels de protection contre la chaleur sont largement insuffisants et pourraient mettre en péril la santé des joueurs.
Des seuils de chaleur jugés dangereux
Les scientifiques signataires dénoncent notamment les seuils fixés par la FIFA pour maintenir les matchs malgré des conditions climatiques extrêmes. Aujourd’hui, les règlements prévoient essentiellement des pauses fraîcheur de trois minutes, tandis que les joueurs peuvent continuer à évoluer jusqu’à un indice WBGT de 32 °C – un indicateur combinant température, humidité, vent et rayonnement solaire.
Pour les experts, cette limite est « impossible à justifier », même pour des athlètes parfaitement préparés.
Le professeur Mike Tipton, président de la Société de physiologie du Royaume-Uni et spécialiste des environnements extrêmes à l’Université de Portsmouth, met en garde contre les conséquences d’un tel stress thermique :
« La pratique d’un sport en milieu chaud peut entraîner une baisse de performance, modifier les stratégies de jeu et provoquer des urgences médicales comme le coup de chaleur. »
Selon lui, certains matchs programmés en début d’après-midi pourraient dépasser les seuils internationaux de « risque élevé ».
La FIFA en décalage avec les standards internationaux
La lettre souligne également que les règles de la FIFA sont moins protectrices que celles appliquées par plusieurs organisations internationales, dont l’Organisation internationale de normalisation (ISO), le NIOSH américain, l’Union cycliste internationale (UCI) ou encore la FIFPRO, le syndicat mondial des footballeurs.
Les auteurs recommandent des mesures beaucoup plus strictes :
- des pauses fraîcheur de six minutes minimum ;
- des dispositifs de refroidissement avancés dans les vestiaires ;
- des protocoles privilégiant la prévention plutôt que la réaction ;
- le report ou l’annulation des matchs dès qu’un indice WBGT dépasse 28 °C.
Le professeur Douglas Casa, du Korey Stringer Institute de l’Université du Connecticut, estime que les règles actuelles exposent inutilement les joueurs : « Les données scientifiques montrent qu’au-delà de 28 °C WBGT, les performances chutent et les risques augmentent fortement. Attendre 32 °C pour agir est loin d’être optimal. »
Une Coupe du Monde sous la menace du changement climatique
Au-delà des terrains, cette polémique remet en lumière l’impact croissant du changement climatique sur le sport mondial. Les vagues de chaleur deviennent plus fréquentes et plus intenses sous l’effet des émissions de gaz à effet de serre liées à la combustion du pétrole, du charbon et du gaz.
Les experts rappellent que la Coupe du Monde 2026 pourrait devenir la plus polluante de l’histoire en raison de son format élargi à 48 équipes réparties dans 16 villes et trois pays, impliquant des déplacements aériens massifs.
Le professeur Hugh Montgomery, spécialiste de médecine intensive à l’University College London et coprésident du Lancet Countdown sur la santé et le changement climatique, estime que l’événement est déjà « terni » par ces contradictions :
« La Coupe du monde perd de son éclat, ternie par son financement principal provenant d’un grand pollueur et par les températures extrêmes auxquelles les joueurs pourraient être exposés. »
Le partenariat avec Aramco dans le viseur
Les critiques visent également le partenariat controversé entre la FIFA et Aramco, géant saoudien du pétrole et principal producteur mondial d’or noir. Les signataires de la lettre dénoncent une « promotion active » des énergies fossiles par l’organisation et parlent d’un véritable « conflit d’intérêts » avec la protection de la santé des joueurs.
Pour eux, il devient incohérent de prétendre lutter contre les effets de la chaleur tout en s’associant à des acteurs majeurs responsables du réchauffement climatique.
Des précédents inquiétants dans le sport mondial
Les inquiétudes des experts ne relèvent plus de la théorie. Ces dernières années, plusieurs compétitions internationales ont déjà été perturbées par des températures extrêmes.
Lors du Masters de Shanghai 2025, Novak Djokovic avait été victime de vomissements en plein match à cause de la chaleur, tandis que le Danois Holger Rune, victime d’un coup de chaleur, avait lancé une question devenue virale : « Voulez-vous qu’un joueur meure sur le court ? »
À mesure que les records de température tombent à travers le monde, la Coupe du Monde 2026 pourrait devenir un test grandeur nature pour la capacité du sport mondial à s’adapter à l’urgence climatique.
Hamidou TRAORE
