Adobe Stock/Mateusz Les Nations Unies s'inquiètent de plus en plus du rôle des espaces numériques dans la circulation et l'exacerbation des discours de haine.
Hamidou TRAORE, tr.hamidou@gmail.com
Les massacres ne naissent pas du jour au lendemain. Ils prennent souvent racine dans des paroles qui divisent, stigmatisent et déshumanisent. Face à la prolifération des discours de haine, amplifiée par les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle, l’ONU lance le Plan d’action de Mascate. Une initiative qui mise sur les chefs traditionnels et les leaders communautaires pour détecter les tensions avant qu’elles ne dégénèrent en conflits ou en atrocités de masse.
Quand les mots préparent la violence
Les génocides commencent rarement par les armes. Ils débutent souvent par des récits qui opposent les communautés, désignent des boucs émissaires et alimentent les peurs collectives. C’est cette spirale dangereuse que les Nations Unies veulent enrayer à travers le Plan d’action de Mascate, présenté le 11 juin au siège de l’organisation à New York.
Ce cadre international vise à renforcer le rôle des autorités traditionnelles et des peuples autochtones dans la prévention des conflits, la lutte contre les discours de haine et la médiation communautaire. Pour le Secrétaire général de l’ONU, António Guterres, la menace est devenue mondiale. « Les discours de haine constituent une menace grave et croissante pour la paix et la sécurité », a-t-il averti. Selon lui, ces messages divisent les sociétés, déshumanisent des groupes entiers et créent un terreau propice aux violences.
Des sentinelles au cœur des communautés
Le Plan d’action de Mascate repose sur une conviction simple : les premiers témoins des tensions ne sont pas toujours les gouvernements ou les organisations internationales. Dans les villages, les quartiers et les territoires reculés, les chefs coutumiers, leaders religieux et responsables communautaires disposent souvent d’une lecture plus fine des dynamiques locales. Ils perçoivent les signaux faibles avant qu’ils ne deviennent des crises ouvertes.
L’initiative, issue d’un processus de consultations lancé en 2022 à Abuja puis poursuivi à Mascate, entend ainsi bâtir un réseau de prévention ancré dans les réalités du terrain plutôt qu’une nouvelle structure bureaucratique. Pour l’ONU, ces acteurs locaux possèdent un atout majeur : leur légitimité sociale. Leur proximité avec les populations leur permet de désamorcer les rumeurs, de favoriser le dialogue et de prévenir l’escalade des tensions identitaires.
Le numérique, nouveau carburant de la haine
L’urgence est d’autant plus grande que les discours haineux circulent aujourd’hui à une vitesse inédite. Les plateformes numériques et les applications de messagerie permettent désormais à des messages de haine ou d’incitation à la violence de franchir instantanément les frontières. À cela s’ajoutent les nouveaux outils d’intelligence artificielle capables de produire et de diffuser massivement de fausses informations. « Les discours de haine se propagent plus rapidement que jamais », a souligné António Guterres, appelant les États à renforcer la responsabilité des plateformes technologiques et à imposer davantage de garanties de sécurité aux entreprises du numérique. Le chef de l’ONU s’est particulièrement inquiété des risques pour les jeunes générations, plaidant pour que la protection des utilisateurs soit intégrée dès la conception des technologies.

ONU Un mémorial en hommage aux victimes du génocide de 1994, au cours duquel près d’un million de Tutsis ont été massacrés en l’espace de 100 jours au Rwanda.
Détecter les crises avant qu’elles n’éclatent
Le plan s’appuie sur une idée largement reconnue dans les mécanismes de prévention des atrocités : les violences de masse ne surgissent jamais spontanément. Avant les affrontements, des signaux apparaissent : polarisation des débats publics, diffusion de fausses informations, stigmatisation de certaines communautés ou multiplication des propos haineux.
Pour l’ONU, le discours de haine est à la fois un symptôme et un accélérateur des crises. Il annonce la montée des tensions tout en contribuant à leur aggravation. C’est pourquoi le Plan de Mascate met l’accent sur le renforcement des capacités de médiation locale, le dialogue communautaire et la coopération entre autorités traditionnelles, gouvernements et organisations internationales.
Le pari de la prévention par la proximité
À travers cette initiative, l’ONU opère un changement de perspective. La prévention des conflits ne se joue plus uniquement dans les capitales, les ministères ou les salles du Conseil de sécurité. Elle se construit également au sein des communautés, là où naissent les incompréhensions, les frustrations et parfois les fractures identitaires. Face à la multiplication des crises, à l’aggravation des inégalités et à l’explosion de la désinformation, l’organisation internationale mise désormais sur ceux qui vivent au plus près des populations.
Un pari ambitieux : faire des chefs traditionnels et des leaders communautaires les premières lignes de défense contre les violences de demain, avant même que les institutions nationales ou internationales ne perçoivent le danger.
