Par Hamidou TRAORE, tr.hamidou@gmail.com
Après des années de progrès dans la lutte contre le sida, l’alerte est sérieuse. La baisse drastique de l’aide internationale fragilise les programmes de prévention, compromet l’accès aux traitements et fait craindre une reprise des infections dans les pays les plus vulnérables. L’ONUSIDA redoute que des décennies d’efforts ne soient réduites à néant si la communauté internationale ne réagit pas rapidement. Dans ce contexte, plus 3 000 filles et femmes contractent chaque semaine la maladie en Afrique subsaharienne.
Une riposte mondiale sous pression
La lutte contre le VIH traverse l’une des périodes les plus critiques de son histoire récente. Dans de nombreux pays dépendants de l’aide extérieure, la réduction des financements internationaux provoque déjà des perturbations majeures : campagnes de prévention suspendues, stocks de préservatifs en chute libre, accès aux soins fragilisé et services de dépistage ralentis.
Les premiers programmes touchés sont ceux de la prévention. Dans certains États, les financements destinés à l’achat et à la distribution de préservatifs ont diminué de plus de 90 %. Plus inquiétant encore, l’utilisation de la prophylaxie pré-exposition (PrEP), traitement préventif permettant d’éviter l’infection par le VIH, a reculé de 38 % entre 2024 et 2025 dans les 62 pays ayant transmis leurs données à l’ONUSIDA.

« La plus grave perturbation depuis le début de la lutte contre le VIH »
Pour Winnie Byanyima, directrice exécutive de l’ONUSIDA, la situation est sans précédent. « Il ne fait aucun doute qu’il s’agit de la perturbation la plus grave de la riposte au VIH depuis que le monde s’est uni pour lutter contre cette maladie », avertit-elle dans le dernier rapport de l’agence. Selon elle, les coupes budgétaires se combinent à un rétrécissement de l’espace civique et à une criminalisation accrue de certaines populations vulnérables, créant une « tempête parfaite » susceptible d’anéantir les acquis obtenus au cours des dernières décennies.
L’ONUSIDA craint particulièrement des interruptions de traitements dans les pays les plus dépendants de l’aide extérieure. Une telle situation pourrait entraîner une hausse immédiate des décès liés au sida et une recrudescence des nouvelles infections.
Les jeunes femmes africaines en première ligne
Les conséquences de cette fragilisation sont déjà visibles. En Afrique subsaharienne, près de 3 000 adolescentes et jeunes femmes contractent le VIH chaque semaine.
Pour les experts, ce chiffre illustre les difficultés persistantes à atteindre les populations les plus exposées au risque d’infection. Or, la prévention demeure le parent pauvre de la lutte contre le VIH. En 2024, elle ne représentait que 11 % des dépenses mondiales consacrées à la riposte contre l’épidémie.
Aujourd’hui, cette faiblesse structurelle est amplifiée par la diminution des financements internationaux.
Quinze ans de progrès en danger
Le paradoxe est cruel : cette crise survient au moment où la lutte contre le sida enregistrait ses résultats les plus encourageants.
Depuis 2010, les décès liés au VIH ont chuté de 56 %, passant de 1,3 million à 570 000 en 2025. Dans le même temps, les nouvelles infections ont diminué de 43 %, pour atteindre environ 1,2 million de cas par an.
L’accès aux traitements a également progressé de manière spectaculaire. Sur les 40,9 millions de personnes vivant avec le VIH dans le monde, 32,1 millions bénéficient désormais d’une thérapie antirétrovirale, soit près de huit personnes sur dix.
Mais ces avancées restent fragiles. Près de neuf millions de personnes demeurent privées de traitement. Et dans plusieurs régions, les programmes reposent encore largement sur les bailleurs internationaux. En Afrique occidentale et centrale, ceux-ci financent près de 90 % des traitements contre le VIH.
L’Afrique cherche à reprendre la main
Face à cette dépendance, plusieurs pays tentent de renforcer leur autonomie financière.
La part des ressources nationales consacrées à la lutte contre le VIH est passée de 28 % en 2010 à 52 % en 2024. Depuis le début de l’année 2025, plus de 54 pays ont annoncé leur intention d’augmenter leurs investissements domestiques dans ce secteur. Cette évolution marque une volonté croissante de réduire la dépendance à l’aide extérieure. Toutefois, la transition s’annonce complexe, selon le rapport.
Le piège de la dette
Les ambitions nationales se heurtent à une réalité budgétaire difficile. De nombreux pays en développement font face à un endettement croissant qui limite leur capacité à financer les services essentiels. Selon l’ONUSIDA, 28 pays africains consacrent aujourd’hui davantage de ressources au remboursement de leur dette qu’aux dépenses de santé publique.
Malgré ce contexte tendu, quelques signaux positifs émergent. L’agence souligne les nouveaux engagements financiers annoncés par les États-Unis ainsi que par le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme. Ces contributions pourraient permettre une transition plus progressive vers un modèle davantage soutenu par les ressources nationales.
Un rendez-vous décisif pour l’objectif 2030
L’avenir de la lutte contre le VIH se jouera en partie dans les prochains jours. Les 22 et 23 juin, l’Assemblée générale des Nations Unies réunira les États membres pour adopter une nouvelle déclaration politique sur le VIH.
Ce texte est considéré comme la dernière grande feuille de route internationale avant l’échéance de 2030, date à laquelle la communauté internationale s’est engagée à mettre fin au sida en tant que menace pour la santé publique mondiale.
L’enjeu est immense. Car derrière les chiffres se dessine une réalité simple : sans financements durables, les progrès enregistrés depuis quinze ans pourraient rapidement s’effondrer. « Si nous n’agissons pas, nous risquons de réduire à néant des décennies de progrès durement acquis », prévient Winnie Byanyima.
