UN-Habitat /Julius Mwelu Des appartements résidentiels construits dans le cadre d'un projet de réhabilitation visant à reloger les habitants des bidonvilles de Nairobi, au Kenya (photo d'archives).
Par Hamidou TRAORE
Bakou accueille depuis ce dimanche 17 mai la treizième édition du Forum urbain mondial, dans un contexte d’urgence planétaire. Ministres, maires, urbanistes, organisations internationales et experts y débattent d’une crise du logement devenue hors de contrôle. Selon les Nations Unies, près de 2,8 milliards de personnes dans le monde sont aujourd’hui touchées par les difficultés d’accès à un habitat décent.
Dans la capitale azerbaïdjanaise, les discussions se concentrent sur un même impératif : rendre les villes plus sûres, plus résilientes et le logement enfin accessible. Dix ans après l’adoption du Nouvel Agenda urbain lors de la conférence Habitat III à Quito, l’heure n’est plus aux promesses, mais au bilan.
Pour Anaclaudia Rossbach, directrice exécutive d’ONU-Habitat, 2026 doit marquer « une année de réorientation ». Devant les délégations ministérielles, elle a appelé à revoir les politiques inefficaces et à renforcer celles qui produisent des résultats concrets.
Des avancées existent. Près de 160 pays ont adopté ou élaborent actuellement des politiques urbaines nationales, tandis que plus des deux tiers ont lancé des programmes d’accès au logement. Mais ces efforts restent largement insuffisants face à l’ampleur de la crise.
« Aujourd’hui, plus de 1,1 milliard de personnes vivent dans des bidonvilles ou des quartiers informels », a rappelé Mme Rossbach. En dix ans, plus de 120 millions de personnes supplémentaires ont rejoint ces zones précaires, selon les chiffres de l’ONU.
Le logement, nouveau front contre la pauvreté
Au cœur des échanges : le logement comme levier de justice sociale. Les participants ont plaidé pour l’extension des logements sociaux, la réhabilitation des quartiers informels et une meilleure protection des populations les plus vulnérables.
La situation des villes ravagées par les conflits a particulièrement retenu l’attention. Le maire de Homs, en Syrie, Bachar al-Sebaï, a décrit une ville exsangue après des années de guerre.
« 400 000 personnes sont revenues dans des quartiers gravement endommagés », a-t-il expliqué. Gestion des déchets, infrastructures détruites, pénuries d’électricité : « trouver des solutions à tous ces problèmes est extrêmement difficile ».
Au-delà des idées et de l’expertise, Homs réclame surtout des financements pour reconstruire ses services essentiels.
Une crise qui menace aussi les économies
Les débats ont également souligné le rôle stratégique du logement dans la croissance économique. Les intervenants estiment qu’un secteur du logement dynamique peut stimuler l’emploi, améliorer la productivité et offrir davantage d’opportunités aux jeunes et aux femmes.
Mais pour ONU-Habitat, aucune solution durable ne sera possible sans approche globale. « C’est une question foncière, une question d’infrastructures, de financement, de gouvernance, d’action climatique et de droits humains », a insisté Mme Rossbach.
Climat : les villes sous pression
Le changement climatique s’est imposé comme l’autre grande urgence du forum. Le secteur de la construction demeure l’un des principaux émetteurs de gaz à effet de serre, tandis que les habitants des logements précaires figurent parmi les premières victimes des catastrophes climatiques.
Les ministres ont évoqué des solutions de construction bas carbone, une planification urbaine plus résiliente et la rénovation des quartiers informels adaptée aux défis climatiques. Selon ONU-Habitat, plus de 80 % des villes du monde sont aujourd’hui plus chaudes qu’il y a vingt ans.
À Bakou même, la première journée du forum a été perturbée par des pluies torrentielles ayant provoqué d’importantes inondations. Un épisode exceptionnel, selon de nombreux habitants, qui illustre concrètement la vulnérabilité croissante des villes face aux dérèglements climatiques.
« Le marché du logement est devenu incontrôlable »
En marge des réunions officielles, plusieurs assemblées thématiques ont réuni représentants de la société civile, entreprises privées et organisations internationales autour des défis urbains contemporains.
L’architecte new-yorkais Lance Jay Brown, fondateur du Consortium pour l’urbanisation durable, a dressé un constat sans appel : la crise du logement ne touche plus seulement les pays pauvres.
« Le marché du logement est devenu incontrôlable », a-t-il affirmé, évoquant une population mondiale qui a presque quadruplé au cours de sa vie, pendant que l’accès à un logement abordable s’effondrait.
Pour lui, le logement dépasse largement la question du toit. « Cela inclut l’éducation, les transports, la santé », a-t-il rappelé.
Il cite les États-Unis comme symbole d’une crise devenue mondiale : « Quand on voit des centaines de milliers de sans-abri dans les rues d’un pays considéré comme riche… À New York, c’est une véritable crise ».
La réunion ministérielle de Bakou doit désormais alimenter les travaux de l’Assemblée générale des Nations Unies prévue en juillet, où sera officiellement évaluée la mise en œuvre du Nouvel Agenda urbain. Dix ans après les grandes promesses de Quito, la question reste entière : le monde peut-il encore offrir un logement digne à tous ?
