Par Hamidou TRAORE
Face à un retard préoccupant dans la réalisation des Objectifs de développement durable, l’Afrique hausse le ton. Réunis à Addis-Abeba, décideurs et partenaires du développement ont adopté une déclaration forte appelant à des actions immédiates, coordonnées et profondément transformatrices pour inverser une trajectoire jugée alarmante. Il s’agit de la Déclaration d’Addis-Abeba, adoptée à l’issue de la douzième session du Forum régional africain sur le développement durable (FRADD-12), clôturée le 30 avril 2026 en Éthiopie. Ce document stratégique tire la sonnette d’alarme sur le retard pris dans la réalisation des Objectifs de développement durable (ODD) de l’ONU et de l’Agenda 2063 de l’Union africaine, appelant à une « action transformatrice et coordonnée » pour « inverser la tendance » à moins de cinq ans de l’échéance 2030
Un constat sans détour : l’Afrique à la traîne
Le diagnostic posé est sévère. Les participants ont reconnu que le continent est loin d’atteindre les Objectifs de développement durable (ODD). Sur les 17 objectifs, douze progressent lentement tandis que cinq enregistrent même des reculs.
En toile de fond, des défis structurels persistants : près de 600 millions d’Africains vivent encore sans accès fiable à l’électricité, l’accès à l’eau potable reste limité, et le déficit annuel de financement des ODD oscille entre 670 et 848 milliards de dollars.
« Inverser la tendance » : un mot d’ordre ambitieux
C’est dans ce contexte que la Déclaration d’Addis-Abeba, baptisée « Inverser la tendance », a été adoptée. Elle appelle à une mobilisation sans précédent autour de cinq priorités clés : l’eau et l’assainissement, l’énergie, l’industrialisation, les villes durables et les partenariats.
L’objectif est clair : accélérer simultanément la mise en œuvre du Programme 2030 et de l’Agenda 2063, la feuille de route stratégique de l’Union africaine pour une transformation structurelle du continent.
Eau et énergie : les urgences vitales
Sur la question de l’eau, les ministres africains plaident pour une gouvernance renforcée et des investissements durables. L’eau est désormais considérée comme un levier stratégique pour la croissance économique, la résilience climatique et même la stabilité sociale.
Même urgence du côté énergétique. La Déclaration insiste sur la nécessité d’accélérer les investissements dans les énergies renouvelables, notamment décentralisées, et de développer des solutions de cuisson propres. L’accès universel à une énergie fiable et abordable est présenté comme une condition sine qua non du développement.
Industrialisation et innovation : rattraper le train mondial
L’Afrique veut également combler son retard industriel. Les signataires appellent à des stratégies adaptées aux grandes mutations mondiales : intelligence artificielle, transition écologique, digitalisation et reconfiguration des chaînes d’approvisionnement.
L’accent est mis sur le développement d’infrastructures résilientes, le renforcement des compétences numériques et la valorisation des chaînes de valeur régionales, notamment dans le cadre de la Zone de libre-échange continentale africaine.
Villes africaines : de bombes sociales à moteurs de croissance
Alors que l’urbanisation s’accélère, les villes africaines sont à la croisée des chemins. La Déclaration invite à les transformer en moteurs de croissance inclusive, grâce à des investissements massifs dans le logement, les infrastructures et la planification urbaine.
Une attention particulière est accordée aux populations vulnérables, notamment les enfants, souvent les premières victimes d’une urbanisation mal maîtrisée.
Financer le développement : un appel à réformer le système mondial
Sans surprise, la question du financement est centrale. Les pays africains appellent à une réforme en profondeur de l’architecture financière internationale, jugée inadaptée aux réalités du continent.
Parmi les pistes avancées : mobilisation accrue des ressources internes, développement de marchés financiers locaux, financements mixtes et création d’une agence africaine de notation de crédit pour réduire les coûts d’emprunt et restaurer la confiance des investisseurs.
Une voix africaine dans les grands rendez-vous mondiaux
La Déclaration d’Addis-Abeba ne se limite pas à un engagement régional. Elle servira de contribution de l’Afrique à plusieurs rendez-vous internationaux majeurs, dont le Forum politique de haut niveau de 2026 et la Conférence des Nations Unies sur l’eau.
Elle s’inscrit également dans la perspective des négociations climatiques, avec en ligne de mire l’organisation de la COP32 par l’Éthiopie, perçue comme une opportunité stratégique pour porter les priorités africaines sur la scène mondiale.
Jeunes et femmes au cœur de la transformation
Point notable : la Déclaration rompt avec une approche traditionnelle en positionnant les jeunes, les femmes et les communautés vulnérables non plus comme de simples bénéficiaires, mais comme des acteurs centraux du changement.
Elle appelle à des investissements ciblés, à un meilleur accès au financement et aux technologies, ainsi qu’au développement de compétences adaptées aux défis de demain.
Vers l’après-2030 : préparer la prochaine étape
Enfin, les États africains entendent peser dans la définition du futur cadre mondial de développement durable post-2030. Ils plaident pour un modèle qui dépasse le PIB comme seul indicateur de progrès et qui intègre davantage les réalités africaines.
En filigrane, une conviction : sans rupture majeure dans les politiques et les financements, l’Afrique risque de manquer un rendez-vous historique. Mais avec une action concertée et audacieuse, le continent peut encore inverser la tendance, et redéfinir son avenir.
