Par Hamidou TRAORE
L’attaque visant l’aéroport international Diori-Hamani de Niamey, au cœur du Niger, marque un tournant symbolique : frapper une infrastructure stratégique, porte d’entrée d’un État sahélien fragilisé, c’est envoyer un message. Le terrorisme ne cherche plus uniquement l’effet de sidération dans les capitales occidentales. Il teste, infiltre, s’adapte. Il avance par capillarité. Mercredi 4 février au Conseil de sécurité, les responsables onusiens ont dressé un constat sans illusion : la menace de l’État islamique ne recule pas. Elle mute. Le groupe terroriste Daech ne disparaît pas. Il est en pleine mutation, se transforme.
Du Levant au Sahel : la gravité s’est déplacée
Dans le bassin du lac Tchad, l’État islamique en Afrique de l’Ouest consolide ses positions, profitant des failles sécuritaires et des fractures communautaires. En Afghanistan, l’État islamique au Khorasan demeure l’une des branches les plus offensives.
Mais c’est au Sahel que la dynamique inquiète le plus. Depuis les coups d’État successifs au Mali, au Burkina Faso et au Niger, l’architecture sécuritaire régionale s’est fissurée. Le retrait progressif des forces occidentales, la recomposition des alliances militaires et la montée des groupes armés locaux ont créé un vide stratégique. Les organisations affiliées à Daech y trouvent un terrain d’expérimentation : contrôle de routes commerciales, taxation illégale, enrôlement forcé, attaques ciblées contre les symboles de l’État.
L’aéroport de Niamey n’est pas une cible anodine. Il incarne la souveraineté, la connexion au monde, la logistique militaire. Le viser, c’est démontrer une capacité de projection et signifier que nul sanctuaire n’est garanti.
La révolution silencieuse : finance numérique et guerre hybride
La mutation la plus préoccupante ne se joue pourtant pas uniquement sur le terrain. Elle est financière et technologique.
Les réseaux liés à l’État islamique diversifient leurs ressources : cryptoactifs, plateformes numériques peu régulées, circuits informels transnationaux. Les flux se fragmentent, se dématérialisent, deviennent plus difficiles à tracer. En parallèle, les groupes investissent les drones commerciaux, les outils de cryptage avancés et exploitent les capacités de l’intelligence artificielle pour produire une propagande plus ciblée et immersive.
Le recrutement, lui, rajeunit. Les adolescents et parfois les enfants deviennent des cibles privilégiées, exposés à une radicalisation accélérée via les réseaux sociaux. Au Sahel, où plus de 60 % de la population a moins de 25 ans, la bombe démographique nourrit le vivier.
Une résilience enracinée dans les fractures sahéliennes
Si Daech résiste, ce n’est pas seulement grâce à son agilité technologique. C’est parce qu’il prospère sur des États fragilisés.
Au Sahel, l’insécurité chronique, la défiance envers les autorités centrales, la marginalisation de certaines communautés et la compétition pour les ressources créent un terreau favorable. Les groupes armés illégaux se présentent tantôt comme protecteurs, tantôt comme arbitres, parfois comme employeurs. Ils exploitent les conflits locaux et s’insèrent dans les économies parallèles : orpaillage, trafic de carburant, contrebande.
L’attaque de Niamey s’inscrit dans cette logique : montrer que même les capitales ne sont plus des îlots étanches. La frontière entre périphérie insurgée et centre politique s’estompe.
Multilatéralisme sous pression
Face à cette menace protéiforme, la réponse internationale avance à pas mesurés. Les comités spécialisés du Conseil de sécurité multiplient les évaluations techniques et les missions d’assistance. L’objectif : combler les failles juridiques, financières et sécuritaires, renforcer la coopération et harmoniser les cadres nationaux.
Mais le contraste donne le tournis. D’un côté, une organisation terroriste agile, capable d’exploiter la moindre brèche territoriale ou numérique. De l’autre, un multilatéralisme ralenti par les rivalités géopolitiques, le respect des souverainetés et les contraintes du droit international.
La lutte contre le terrorisme devient ainsi un test de cohérence collective. Dans un monde fragmenté, l’unité affichée contre Daech masque des divergences stratégiques profondes.
Le Sahel, laboratoire de la prochaine phase
L’attaque de l’aéroport de Niamey ne relève pas seulement de la tactique. Elle illustre une stratégie : déplacer le centre de gravité du terrorisme international vers des espaces où l’État est contesté et où les transitions politiques fragilisent les institutions.
Le Sahel est devenu un laboratoire. Si la communauté internationale échoue à stabiliser durablement cette bande sahélo-saharienne, la menace pourrait dépasser le cadre régional et irriguer d’autres zones.
Daech n’est plus l’« État » territorial qu’il prétendait être en 2014. Il est désormais un réseau adaptatif, fluide, opportuniste. Moins spectaculaire, parfois. Mais plus diffus, plus patient.
Et, à Niamey, il a rappelé qu’il savait encore frapper là où cela compte et de façon spectaculaire.
