La rareté de l’eau représente une sérieuse menace à la paix mondiale. C’est l’un des messages clés du Rapport mondial 2024 des Nations Unies sur la mise en valeur des ressources en eau publié par l’Unesco et l’ONU-Eau sous le titre « L’Eau pour la prospérité et la paix ». Il met en évidence les « relations complexes d’interdépendance » qui existent entre la gestion durable de l’eau, la paix et la prospérité. C’est alors que ce rapport accorde une place de choix aux ressources en eau douce transfrontalières (partagées entre plusieurs Etats) qui seraient potentiellement des sources majeures de « démultiplication et d’exacerbation de conflits liés à l’eau à l’échelle mondiale et particulièrement en Afrique ». Ces auteurs excipent l’hydro-diplomatie comme un moyen efficace pour prévenir et désamorcer tout différends entre pays riverains partageant la même ressource.
Par Hamidou TRAORE (tr.hamidou@gmail.com)
Une flopée d’experts en matière de l’eau s’accorde pour dire que l’eau serait dans les années à venir la principale cause de conflit dans le monde loin derrière le pétrole et autres ressources stratégiques. C’est d’ailleurs ce que confirme le rapport 2024 des deux organisations onusiennes. En effet, le rôle incontournable de cette ressource dans la majeure partie des activités vitales de l’homme et des pays l’oint du caractère stratégique pour le développement voire l’existence de tout Etat. Sa rareté induite entre autres par le dérèglement climatique, la pollution à outrance, l’explosion démographique, la gourmandise crescendo du secteur agricole, énergétique et industriel, etc fait de l’eau un bien hautement convoité. La possession et le contrôle des ressources en eau devient donc un enjeu incontournable pour les Etats. Malheureusement, les Nations unies prévoient une augmentation alarmante du stress hydrique dans le monde dans les prochaines décennies. Un tel contexte n’est pas de nature à garantir une quiétude durable entre Etats surtout, ceux partageant une même ressource. Comme à l’état de nature, les instincts et velléités d’accaparement de tout ou se tailler la part du lion peuvent devenir la règle et provoquer de vives tensions augurant un affrontement armé entre Etats.
Le conflit ouvert entre l’Egypte et l’Ethiopie autour du Nil cristallise les inquiétudes sur guerre de l’eau entre Etats
La construction du barrage de la Renaissance (GERD : Grand Ethiopian Renaissance Dam) en 2011 par l’Ethiopie dont le remplissage s’effectue à partir de l’eau du Nil a suscité une vive tension avec l’Egypte et éclabousse même les autres pays riverains. C’est un cas véritablement illustratif. Plus de 10 ans, l’affaire continue de défrayer la chronique et malgré l’implication des grands pays comme les États-Unis, la Russie, la Chine voire des organisations mondiales comme l’ONU ou régionale comme l’Union africaine, la situation ne connait pas de dénouement.
En effet, depuis le lancement de la construction de ce barrage par l’Éthiopie en 2011, une vive tension frisant souventes fois des menaces d’intervention militaire alimente les relations entre les trois pays frères ennemis du bassin du Nil (plus le Soudan). L’Éthiopie, qui abrite la source du Nil bleu située sur le lac Tana, est accusée par l’Égypte et le Soudan de ne pas tenir compte des conséquences du barrage, qui menacent directement leurs intérêts vitaux sur le fleuve.
En rappel, le Nil bleu dont l’affluant, avec le Nil blanc, se situe à Khartoum, contribue à 80% du débit du Nil en aval. Le tronçon éthiopien du Nil constitue donc une ressource indispensable pour l’Égypte et le Soudan, qui cherchent à garder leur monopole politique sur le fleuve. Pour l’Éthiopie, par contre, le barrage de la Renaissance est essentiel car il devra permettre un accès à l’électricité à ses 110 millions d’habitants, dont 65% en sont aujourd’hui dépourvus. De plus, la capacité annoncée de 6500 mégawatts fait miroiter de possibles exportations à destination de pays voisins comme le Soudan, le Kenya, Djibouti voire l’Égypte, pour un profit estimé à environ 70 millions de dollars par an. Ainsi, les implications économiques sont capitales pour un pays où un habitant sur deux vit sous le seuil de pauvreté et où le taux de malnutrition infantile est le plus élevé du monde.
De leur côté, le Soudan et surtout l’Égypte, dont l’agriculture et l’économie dépendent elles aussi des eaux du Nil, désapprouvent la construction d’un ouvrage qui remet en cause leur domination historique du fleuve. Notons que le Nil fournit 97% des eaux nécessaires à l’irrigation de l’agriculture égyptienne ainsi qu’à la consommation en eau douce pour plus de 100 millions d’habitants. A ce titre, le fleuve est une ressource indispensable pour un pays déjà en état de « stress hydrique » selon la Banque mondiale, tant les pénuries d’eau posent de graves conséquences en termes de sécurité alimentaire et sanitaire. En 2018, l’Égypte ne disposait déjà plus que de 570 m3 d’eau par habitant et par an, c’est-à-dire un niveau largement en-dessous du seuil des 1000 m3 caractéristiques d’une pénurie, et pourrait voir ses ressources en eau décroître pour atteindre 525 m3, -voire en deçà d’ici 2025- principalement en raison du barrage éthiopien.
Parallèlement, le barrage de la Renaissance perturberait la production électrique d’un autre barrage, celui d’Assouan, symbole de l’exploit technologique et historique de l’Égypte de l’époque du panarabisme, en diminuant sa production électrique de 12%. Une donne qui renforce la désapprobation des autorités égyptiennes. La situation est donc particulièrement inquiétante pour l’Egypte, un géant qui se sent réellement menacé. C’est ainsi que le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi professait qu’il ne laissera personne menacer « une goutte d’eau » du peuple égyptien. Ces propos étaient voilés d’une mise en garde militaire.
Le barrage de la Renaissance est entré en exploitation sans qu’un accords sur son édification soit trouvé avec les pays de l’aval : Égypte et Soudan. Au regard de cette hostilité ouverte entre ces pays riverains, plusieurs tentatives pour trouver un terrain d’entente entre ces frères ennemis ont été engagées mais aucune n’a pu donner de résultant concluant. En effet, l’Union africaine a tenté sans succès des médiations tout comme les États-Unis, la Russie et des pays de L’UE dont la France. Jusque-là, l’Egypte refuse de s’associer à la table des négociations. Ce rapport des organisations onusiennes touche donc un problème réel.
Ainsi, selon Audrey Azoulay, directrice générale de l’UNESCO : « À mesure que le stress hydrique augmente, les risques de conflits locaux ou régionaux augmentent également. Le message de l’UNESCO est clair : si nous voulons préserver la paix, nous devons non seulement mieux préserver les ressources en eau, mais aussi renforcer au plus vite la coopération régionale et mondiale dans ce domaine ».
L’Afrique est la plus exposée à la guerre de l’eau
Outre, le Rapport souligne que pendant 40% de la population mondiale vit dans des bassins fluviaux et lacustres transfrontaliers, seul un pays sur cinq a conclu des accords couvrant l’ensemble de ses eaux transfrontalières en vue de gérer cette ressource de façon partagée. « L’Afrique demeure la plus exposée aux tensions interétatiques liées à l’eau : 19 États sur 22 étudiés souffrent d’une pénurie d’eau, alors même que deux tiers des ressources en eau douce sont transfrontalières. Or, sur les 106 aquifères transfrontaliers cartographiés en Afrique, seuls 7 d’entre eux font à ce jour l’objet d’une coopération formalisée entre pays ».
Dans ce contexte, l’organisation onusienne martèle que la coopération transfrontalière pour la gestion de l’eau apparait comme un levier puissant de maintien de la paix. En effet, en créant les conditions d’un dialogue régulier entre toutes les parties et en instaurant les cadres juridiques appropriés, elle est en capacité de résoudre la plupart des différends relatifs à l’eau, et donc de prévenir l’apparition ou l’exacerbation de conflits à plus grande échelle. Dans un élan d’anticipation et de réglementation de tous conflits liés à l’eau, les auteurs du rapport recommandent l’hydro-diplomatie qui a la particularité de créer les conditions d’une coopération agissante entre Etats partageant la même ressource qui, in fine garantit une paix durable.
L’hydro-diplomatie, un mécanisme de prévention et résolution de conflit liés à l’eau
Comme le rappelle le Rapport, les eaux transfrontalières représentent 60% des flux d’eau douce de la planète. 153 pays ont un territoire situé dans au moins un des 286 bassins fluviaux et lacustres transfrontaliers et des 592 systèmes aquifères transfrontaliers. Selon les Nations unies, la coopération transfrontalière fait défaut dans la plupart des pays. La plupart des pays n’ont pas toutes leurs zones de bassins transfrontaliers couvertes par des accords opérationnels.
Pourtant, les actions dans un pays ont des conséquences dans un autre. En effet, la surexploitation et la pollution des lacs, des rivières et des aquifères peuvent mettre en péril les services écosystémiques au-delà des frontières. La décision unilatérale d’un pays de construire un barrage pourrait réduire considérablement le débit d’un fleuve en aval dans un autre pays.
Ains, le rapport met en avant l’hydro-diplomatie ou la « diplomatie de l’eau » comme un outil de « facilitation des processus et des pratiques politiques visant à prévenir, à atténuer et à résoudre les conflits relatifs aux ressources en eau transfrontalières ». Il permet aussi de « favoriser la conclusion d’accords de gouvernance conjointe de l’eau grâce à l’application de stratégies de politique étrangère à différents niveaux et sur différents parcours ». Des acteurs autres que les acteurs étatiques traditionnels, notamment les organisations de la société civile ou les réseaux universitaires, peuvent y prendre part. In concreto, l’hydro-diplomatie peut se traduire par la conclusion d’accords transfrontaliers entre pays riverains pour assoir une gestion commune, gage de paix. Dans cette logique, Alvaro Lario, président du Fonds international de développement agricole (FIDA) et président d’ONU-Eau renchérit : « L’eau, lorsqu’elle est gérée de manière durable et équitable, peut être une source de paix et de prospérité. C’est aussi l’élément vital de l’agriculture, le principal moteur socio-économique pour des milliards de personnes ».
Ainsi, le Rapport recommande aux pays riverains une coopération effective et active dans la gestion des ressources en eau transfrontalières. Il ajoute qu’un tel mécanisme est essentielle, en particulier dans les zones vulnérables aux impacts du changement climatique et où l’eau est déjà rare. Les auteurs souhaitent voire que les bassins et aquifères transfrontaliers créent des liens hydrologiques, économiques et sociaux entre les communautés vivant dans les zones frontalières et au-delà. Et non la guerre !
Hamidou TRAORE (tr.hamidou@gmail.com)
