Une vue du Grand Barrage de la Renaissance
Par Hamidou TRAORE (tr.hamidou@gmail.com)
C’est ce mardi 09 septembre 2025, que l’Ethiopie compte inaugurer le Grand Barrage de la Renaissance (GERD), considéré comme le levier pour son développement d’envergure et l’accélération de son industrialisation. Si L‘Ethiopie jubile, l’Egypte, pays d’aval, est dans la tourmente.
Prouesse ! Malgré les vives tensions avec l’Egypte qui ont jalonnées la construction de ce gigantesque barrage pendant plus d’une décennie, l’Éthiopie va célébrer la réalisation d’un rêve dont tout le peuple éthiopien était associé. Le GERD est désormais le plus grand barrage hydroélectrique d’Afrique, doté d’une capacité de 6 000 mégawatts, avec plusieurs turbines déjà en fonctionnement, et d’autres attendues pour être progressivement mises en service. Il devrait doubler la capacité électrique de l’Éthiopie, améliorer l’accès à l’électricité pour une part significative de la population, et renforcer la capacité d’exportation d’énergie vers les pays voisins. Avec un volume de 74 milliards de mètres cubes, ce barrage est la plus grande retenue d’eau douce en Afrique et est classé 13e au monde. Il est essentiellement construit pour la production d’hydroélectrique aux fins de permettre au pays d’assurer son autosuffisance énergétique, un enjeu stratégique pour donner un coup de force à sa volonté de développement d’envergure. L’Etat éthiopien vise à travers ce projet à couvrir le besoin en « électricité de l’ensemble de sa population et soutenir son développement économique ». La première pierre de sa construction est posée le 2 avril 2011 par feu le premier ministre Meles Zenawi (décédé le 20 aout 2012). A cette occasion, le défunt Meles Zenawi affirmait que le projet devait être poursuivi malgré son coût élevé (estimé à environ 3,3 milliards d’euros, soit 78 milliards de birr) : « … soit abandonner le projet, soit faire tout ce qui est nécessaire pour rassembler les fonds… Je n’ai aucun doute sur le choix que ferait le peuple éthiopien. Quelle que soit notre pauvreté… ils diront d’une seule voix : “Construisons le barrage !». Meles a martelé que le GERD ne serait pas financé par des aides étrangères : le pays devait autofinancer le projet via une vaste campagne nationale (avec notamment l’émission d’obligations publiques), mobilisant les citoyens, les travailleurs du secteur public, etc.

L’Egypte s’inquiète pour sa sécurité hydrique et évoque « une menace existentielle »
L’Égypte, pays en aval, dépendant entièrement du Nil pour son approvisionnement en eau, s’inquiète sérieusement des effets potentiels du barrage, qualifiant la situation de risque majeur pour sa sécurité hydrique. L’Egypte est allé jusqu’à saisir en juin 2020, le Conseil de sécurité des Nations unies en mettant en avant un risque de sécurité régionale. Le pays évoque « une menace existentielle » car ses secteurs stratégiques sont menacés. Les autorités successives égyptiennes ne manquaient aucune occasion pour déchainer leur ire. L’escalade verbale égyptienne était souvent accompagnée de menace de recours à la force militaire pour arrêter le chantier. La peur égyptienne se traduisait ainsi par des menaces non voilées à l’endroit de l’Éthiopie. Déjà en 1979, le président Sadate a affirmé que « le seul facteur qui pourrait conduire à nouveau l’Égypte à entrer en guerre est l’eau », une menace qui ne concernait pas Israël, mais bien l’Éthiopie. En 1991, le ministre égyptien de la Défense a réaffirmé la possibilité que son pays se réservait de recourir à la force en cas de menace sur les eaux du Nil.
Au cours d’un meeting du 10 juin 2013, le président Mohamed Morsi, face une foule chauffée à blanc et essentiellement composée de partisans en grande partie islamistes, menaçait : « Si une seule goutte du Nil est perdue, notre sang sera l’alternative. ». L’actuel président, le Maréchal Abdel Fattah al-Sissi, n’a pas dérogé la rhétorique belliqueuse et des raids d’intimidation. En février 2020, alors que le barrage était sur le point de commencer son premier remplissage, le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi déclara que : « Toutes les options sont sur la table », évoquant clairement la possibilité d’une réponse militaire si l’eau du Nil venait à être menacée. L’Égypte s’est ensuite tournée vers les États-Unis et la Banque mondiale pour arbitrer, mais l’Éthiopie s’est retirée des discussions trilatérales peu après. Cette période est considérée comme l’une des plus critiques sur le plan militaire.

En avril 2021, le chef d’état-major égyptien et des hauts gradés éthiopiens ont échangé des propos belliqueux par voie de presse : L’Égypte a averti que « une goutte d’eau perdue serait une ligne rouge ». L’Éthiopie, via le Premier ministre Abiy Ahmed, a rétorqué que « personne ne pourra arrêter l’Éthiopie de remplir son barrage ». Le climat s’est envenimé, avec des mouvements militaires égyptiens au Soudan, officiellement pour des manœuvres conjointes.
Guerre de l’information et du renseignement
Depuis 2020, les deux pays mènent aussi une guerre indirecte à travers le renseignement, les alliances régionales, et la cybersécurité. L’Égypte a renforcé ses liens militaires avec le Soudan. L’Éthiopie s’est rapprochée de la Turquie et de la Chine pour les technologies de défense. Le 12 août 2025 à l’occasion d’une audience avec le président Ougandais, Yoweri Museveni (dont le pays partage également le Nil), le président Al Sissi déclarait : « Celui qui pense que l’Égypte va compromettre son droit à l’eau se trompe ».
L’Ethiopie sort également ses griffes !
Aux incessantes menaces de l’Egypte, le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed rétorquait que : « S’il faut entrer en guerre, nous pourrions préparer des millions de personnes.». A plusieurs reprises, les tensions entre l’Egypte et l’Ethiopie ont failli dégénérer. En juin 2013, une réunion entre le président égyptien Mohamed Morsi et des figures politiques fut diffusée par erreur à la télévision nationale, sans que les participants sachent qu’ils étaient enregistrés. Plusieurs intervenants évoquaient des actions secrètes, allant de soutien aux groupes rebelles éthiopiens à des frappes militaires sur le GERD. Certains avaient même proposé de bombarder le GERD avec des avions de guerre. Cette rhétorique guerrière a été stoppée lorsqu’un acteur politique a rappelé à l’assemblée que les échanges étaient diffusés en direct par la télévision nationale.
La véritable guerre pour l’eau a été évitée jusque-là à cause de longues et âpres négociations qui a impliqué une flopée d’acteurs et d’institutions d’envergure mondiale comme Donald Trump, Vladmir Poutine, Étienne Tshisekedi, l’ONU, l’UA, etc. Le Soudan partage également des préoccupations, notamment concernant une gestion non coordonnée des débits, pouvant provoquer des inondations ou des sécheresses imprévues.
Cette crise interétatique à cause de l’eau cristallise l’idée selon laquelle, cette ressource est devenue un enjeu stratégique avec des implications de sécurité collective. Les Nations unies et leur organisations satellite ont bien pris conscience de cette donne et depuis un certain temps font de l’eau un vecteur de paix entre les Etats dans le monde entier.
Hamidou TRAORE (tr.hamidou@gmail.com)
